Appel à contribution – Bibliothèques, lecteurs, lectures du Moyen Âge

« Mon berceau s’adossait à la bibliothèque,
Babel sombre, où roman, science, fabliau,
Tout, la cendre latine et la poussière grecque,
Se mêlaient. J’étais haut comme un in-folio. »
Baudelaire, vers extraits de « La voix », Les fleurs du mal, 1857.

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S’il est des lieux que nous fréquentons dans nos recherches, ce sont bien les bibliothèques, d’où l’envie de se pencher sur celles du Moyen Âge. Il s’agit en effet de s’interroger sur l’existence des bibliothèques médiévales à la fois comme espaces matériels, lieux de savoirs, comme constructions intellectuelles et comme idéaux symboliques. Entre la bibliothèque d’Alexandrie et la librairie burlesque de la Sorbonne dépeinte par Rabelais, la bibliothèque médiévale est tout sauf évidente et le médiéviste se heurte d’emblée à l’ambiguïté du lexique renvoyant à la réalité historique. Armarium, libraria, bibliotheca, les mots, d’abord latins usités désignent en effet d’abord un donné matériel, pendant longtemps fort modeste : coffres de bois, niches faites dans le mur. Leur finalité n’est d’ailleurs ni exclusive, ni même parfois unifiée : dans la chapelle d’un couvent se trouveront les livres saints, à l’infirmerie, d’autres, plus utilitaires, tous étant entreposés avec d’autres objets. L’archéologie mais aussi l’iconographie témoignent ainsi de la discrétion et de l’évanescence de la bibliothèque médiévale. Saint Jérôme qui se voit flagellé pour son goût immodéré pour la lecture est ainsi représenté dans certaines peintures sans qu’aucun livre ne l’entoure, alors qu’il s’agit de l’objet de son péché.

Outre le stockage, les différents termes lexicaux tendent progressivement à désigner un lieu de savoir. Ainsi, bien que la plus grande partie des bibliothèques ait été détruite ou démembrée au fil des siècles, des traces de leur existence se conservent grâce surtout aux inventaires, tant des bibliothèques des abbayes que des cathédrales, des particuliers, des princes, des universités. Ces textes permettent d’abord d’approcher pour le médiéviste la réalité concrète du travail des livres ou avec les livres des médiévaux : ils peuvent ainsi mentionner le format et la reliure utilisés pour les livres, en portant trace de leur prix et du milieu socio-économique où ils ont circulé. Plus souvent, ils sollicitent des réflexions sur les moyens mis en œuvre pour les identifier (comme l’utilisation d’un ex-libris), en vérifier l’état au changement de possesseur, les récupérer après un prêt ou s’en faire arriver d’un autre lieu. Fréquemment, ils montrent une répartition des ouvrages en groupes selon un ordre décroissant d’importance (de la théologie à la grammaire, à la littérature, à la science) ; à cela correspondent un rangement concret, une dispersion de la collection dans plusieurs endroits selon les nécessités, des règles spécifiques de consultation (jusqu’à l’enchainement des livres, ce qui en évite le vol et nous rappelle leur valeur pécuniaire ainsi que littéraire). Les sources permettent en ce sens d’esquisser un panorama des aspects matériels liés à la production, conservation des livres. Le traitement de la matérialité du livre n’aura de cesse de se perfectionner au cours du Moyen Age et invite ainsi à réfléchir dans une perspective diachronique sur la progressive institutionnalisation de cette réalité.

Au-delà de la matérialité toutefois, les termes bibliotheca et libraria vont très vite se charger d’une dimension intellectuelle pour désigner un ensemble de livres, une collection agencée selon une unité propre et ce dès Raban Maur qui reprend l’étymologie d’Isidore pour bibliotheca. Les termes peuvent dans ce cas renvoyer à des listes de livres complètes ou partielles, en latin ou en langue vulgaire, à sujet religieux ou laïque, classique ou moderne : quelle que soit l’ampleur, l’ancienneté ou la valeur du patrimoine qu’ils décrivent, les inventaires dessinent une carte des savoirs et de leur diffusion de première importance : où lit- on Ovide en Allemagne au XIIe siècle ? Sur quels critères littéraires les ducs de Bourgogne mènent-ils leur politique de mécénat bibliophile ? Qui constitue la bibliothèque : les hommes les femmes ? Qui les utilise ? Ils permettent dans tous les cas d’approcher la richesse culturelle et les options intellectuelles d’une institution ou d’un personnage. Ces textes se rencontrent dans des contextes variés, testaments, archives utilitaires, mais encore correspondance épistolaire entre intellectuels, notes dans un manuscrit. Ils invitent à ce titre à s’interroger sur les canaux de diffusion des livres, mais aussi des modes, des goûts et des rejets. Les inventaires, listes ont en effet parti lié avec les canons ou les textes de censure : tous permettent en tous cas de dessiner pour un espace et un temps donné une géographie des savoirs et de retracer les routes de la réception des textes.

Une autre approche du sujet consiste à se demander s’il est possible de percevoir les bibliothèques dans les textes et auquel cas, comment, sous quelle forme et pour quels usages. Il n’est pas rare de croiser des épîtres ou des mémoires qui évoquent les échanges de livres entre les intellectuels, leur découverte, les procès de correction et de réflexion que les auteurs médiévaux ont conduits sur eux, dont les traces se conservent parfois dans les marges des manuscrits ou des imprimés eux-mêmes. Ainsi donc, comment la lecture et les traces que nous ont léguées les lecteurs nous mettent-elles sur la trace des bibliothèques médiévales ? D’autre part, nous connaissons bien les pratiques de citation et de compilation médiévales qui permettent de saisir en négatif les corpus, mais aussi parfois, les instruments de travail intellectuel, florilèges, concordances, qu’utilisent les auteurs et copistes. L’enquête est d’autant plus fructueuse si le compilateur se trouve à l’intersection de réseaux culturels importants, s’il a voyagé ou il a nourri des relations particulières pour obtenir des livres rares ou récents, s’il a atteint des bibliothèques conservées ou bien perdues, mais dont ses ouvrages démontrent l’existence. L’iconographie ouvre en ce sens des perspectives intéressantes pour appréhender la vie de la bibliothèque, dans sa réalité, comme dans ses silences ou oublis. Ainsi, si les représentations de la lecture s’invitent discrètement, force est de constater qu’une seule femme ne parvient à s’imposer vraiment dans cette activité, la Vierge. Or, l’étude du mécénat montre qu’au contraire la lecture féminine a joué un rôle notable dans la production littéraire et dans les modes. La bibliothèque médiévale offre donc bien souvent une vision d’elle-même genrée. L’étude de la commande littéraire invite également à s’interroger sur la finalité de la bibliothèque. La politique de Charles V valorise ainsi très explicitement les textes antiques historiques : l’enjeu est bien de fournir un instrument intellectuel au service du pouvoir. Pourtant, les textes scientifiques y sont également nombreux, signe cette fois d’un intérêt bien documenté du souverain pour les realia. Ainsi donc, à partir de quand, ou comment se joue le passage au Moyen Age d’une bibliothèque liée à un mécénat culturel, à une politique culturelle à une bibliothèque au service d’un plaisir de la lecture… et des lecteurs, ou lectrices ? Enfin, dans les textes littéraires, la bibliothèque joue-t-elle un rôle ? Fait-elle l’objet d’un investissement symbolique et culturel ? On a pu se demander dans un autre registre si le plan connu de la bibliothèque de Saint-Gall reflétait un espace réel ou s’il s’intégrait à un dispositif d’artes memoriae. Bien plus, à la fin du Moyen Age, plusieurs textes mettent en scène des déambulations dans des cimetières peuplées de tombes de héros littéraires : la promenade se meut en exploration d’une bibliothèque imaginaire sur fond d’ubi sunt. Ainsi donc bibliothèque devient-elle, ou joue-t-elle parfois le rôle de matrice intellectuelle pour penser le monde, le soi ou l’âme ? Plus largement, les héros médiévaux lisent-ils : les malmariées de Marie de France semblent à ce titre s’ennuyer sans qu’aucun livre ne vienne égayer leur enfermement, en est-il toujours de même tout au long du Moyen Âge ? Et si des héros plus lecteurs se rencontrent, en ce cas quelle est leur bibliothèque ? Plus loin dans le temps, en même temps proche de notre objet, d’autres exemples littéraires s’imposent avec force à nos yeux de modernes : il s’agit de celles qui peuplent les romans historiques médiévalisants et donc Le Nom de la rose fournit une illustration paradigmatique où la bibliothèque est au cœur de l’intrigue. On pourra en dernier lieu s’interroger sur cette vitalité du motif littéraire de la bibliothèque en contexte médiévaliste, sur ses déclinaisons et sur la signification qu’il revêt dans notre contexte contemporain.

Pistes de problématisation :
– les répresentations des bibliothèques dans l’art et la littérature
– la bibliothèque comme forme imaginaire
– les catalogues de livres
– la circulation des ouvrages dans un certain réseau ou des intellectuels qui voyagent d’une bibliothèque à l’autre
– identification des bibliothèques exploitées sur la base des manuscrits utilisés
– la reconstruction de la bibliothèque perdue d’un auteur
– le motif de la bibliothèque dans la production médiévalisante

Conditions de soumission:

Cet appel à communication est ouvert aux étudiants de master, de doctorat et aux jeunes chercheurs en études médiévales, quelle que soit leur discipline. Les propositions de communication, d’un maximum de 1000 mots, accompagnées d’un CV doivent être envoyées

conjointement à Viviane Griveau-Genest, v.griveau.genest[at]gmail.com, Elisa Lonati, elisalonati21[at]gmail.com et Anne Kucab a.kucab[at]orang.fr, avant le 20 Novembre 2018. Elles pourront donner lieu à une communication orale de 25 minutes durant l’une des séances du séminaire (décembre 2018, 18 janvier 2019, 15 février 2019) et/ou à une publication dans la revue de l’association (www.questes.revues.org).

A propos RMBLF

Réseau des médiévistes belges de langue française
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