Publication – Les nouveaux horizons de l’ecclésiologie : du discours clérical à la science du social

La présente collection d’essais aimerait convaincre les lecteurs de la « nouveauté » d’une belle oubliée des sciences sociales : l’«ecclésiologie». Nouveauté pas tant du discours de l’Église sur elle-même, puisqu’il s’agit d’un phénomène historique qui remonte aussi haut que les premières «histoires ecclésiastiques», telle celle d’Eusèbe de Césarée (265-339), que de l’introduction du phénomène ecclésial, de l’institution qualifiée d’Église comme mode d’organisation de la société, dans le périmètre d’investigation des chercheurs en sciences sociales : historiens, philosophes, sociologues, anthropologues, qui n’ont aucune raison d’en abandonner le traitement aux théologiens.

Fille de la Réforme, la réflexion savante sur l’Église devient en Allemagne, au cours du XIXe siècle, une branche de la théologie systématique tout en entretenant des liens génétiques avec les sciences historiques, et en subissant, dès les années 1880-1900, les effets collatéraux de la création d’espaces disciplinaires proches avec l’émergence de l’histoire et de la sociologie des religions. Mais il faut attendre les années 1930 et surtout l’Après-guerre pour que l’ecclésiologie soit examinée pour elle-même dans nombre d’écrits de synthèse en Allemagne ou en Italie, relayés en France par l’œuvre engagée d’Yves Congar. Discipline savante, l’ecclésiologie sert dès lors, pour le meilleur et le moins bon, les besoins divers et contradictoires suscités par l’aggiornamentode l’Église catholique. Cette histoire a fait l’objet de multiples travaux de la part d’historiens du christianisme contemporain et, plus encore, de sociologues des religions soucieux d’éclairer les fondements de leur discipline. Pour autant, il y a encore une ample matière à traiter par l’historien de la Chrétienté constantinienne, grégorienne et tridentine, sans doute plus à même que les spécialistes d’autres périodes à repérer les formes d’instrumentalisation de l’Église d’Ancien Régime aux origines de la tradition sociologique. Qu’on songe, par exemple, aux destins de la catégorie « Église » pour penser l’universel dans la philosophie du XVIIIe et du premier XIXe siècle ; à la coloration fortement scolastique du vocabulaire de Gierke, familier des deux formes du Tout (omnes ut uniuersi, omnes ut singuli) ; à la distinction uniuersitas/societas dont use Durkheim dans sa lecture critique du contrat social de Rousseau, et à la définition scolastique d’universel qui lui permet de penser la société comme une totalité sui generis ; ou encore aux usages de la « christomorphie » et de « angelomorphie » dans la conception que se fait Kantorowicz de la transcendance de la « personne mystique » du roi.


La présente publication en ligne n’a, bien sûr, pas la prétention de proposer une histoire exhaustive des formes du discours ecclésial aux origines des différents champs constitutifs des sciences sociales, mais elle voudrait ouvrir le chantier en ce sens, cela de deux façons. Les premières contributions de la collection cherchent à contraster l’œuvre d’un « fondateur », engagé dans la réforme de l’Église de son temps (Y. Congar), avec celles d’un historien universitaire de la première institution ecclésiale (Alexandre Faivre) et de deux « passeurs » ne relevant en rien de l’ecclésiologie mais qui ont été l’un et l’autre amenés à se frotter à la question de la « gouvernementalité » et de la « théocratie » (Michel Foucault et Pierre Legendre). Sur la base de ces études de cas, qui pourraient (qui devraient) être multipliées, il s’agit de dessiner en creux le paysage dans lequel s’inscrit l’étude de l’Église aux époques de gestation et de renouvellement des sciences de la société (1900-1980). Ensuite, et au gré de diverses thématiques propres à qualifier l’institution ecclésiale (hérésie et dissidenceversus orthodoxie du magistère ; matérialité et visibilité de la monumentale Église ; ritualité et fondements juridiques de l’institution), les textes rassemblés dans cette collection d’essais s’emploient à montrer comment les anciennes catégories « ecclésiales » ont offert aux pères de l’histoire et de la sociologie nombre d’outils de réflexion sur le social, cela au moment où l’ecclésiologie, sous des atours théologiques ou sous le couvert d’une histoire des dogmes, et, plus globalement, des diverses façons de faire l’histoire de l’Église, commençait à se constituer en discipline autonome. On cherche ici, en somme, par toute une série d’approches complémentaires, à montrer comment l’étude de l’ecclésial se confond longtemps avec celle du social, afin de mesurer les effets à long terme de l’ecclésiologie comme matrice de réflexions sur les mystérieuses alchimies qui constituent les communautés humaines.
« Avant-propos : l’Église et la société, l’ecclésiologie et les sciences du social »
Bulletin du centre d’études médiévales d’Auxerre | BUCEMA [En ligne], Hors-série n°7 | 2013
Mis en ligne le 29 mars 2013, consulté le 27 avril 2013


Table des matières :
Avant-propos : l’Église et la société, l’ecclésiologie et les sciences du social [Texte intégral]
Historiographie de l’ecclésiologie
Note liminaire : L’ecclésiologie et son histoire
Yves Congar
Philippe Büttgen – Yves Congar et la sémantique du magistère
Pablo Ubierna – Quelques notes sur Yves Congar et l’ecclésiologie orientale
Michel Foucault
Michel Senellart – Michel Foucault : une autre histoire du christianisme ?
Philippe Chevallier – Étudier l’Église comme « gouvernementalité »
Pierre Legendre
Frédéric Gabriel – À l’insu de la société : l’œuvre de Pierre Legendre en régime ecclésiologique 


Présences de l’Église
Note liminaire : L’Église comme « économie » du divin
Dominique Iogna-Prat – La « substance » de l’Église (XIIe-XVe siècle)
Une institution de droit
Eleonora Dell’Elicine – Ecclesia y modelos de autoridad. Una reflexión a partir de las Sententiae de Isidoro de Sevilla y Tajón de Zaragoza (633-683)
Alfonso Hernández Rodríguez – Auctoritas y potestas en la exégesis bíblica carolingia
Ecclesiologie, hérésiologie et dissidence
Note liminaire : Les formes de l’impératif communautaire
Frédéric Gabriel – Qualifications de la communauté et autorité de la Tradition : l’histoire des dogmes comme construction ecclésiale, de Torquemada à Lethmaet (XVe-XVIe siècle)
Crises, dissidences, hétérodoxies médiévales
L’hérésiologie comme moteur de l’ecclésiologie médiévale
Dominique Iogna-Prat – L’ordre de l’Église. Autour du Contra haereticos sive de Ecclesia d’Hugues d’Amiens, archevêque de Rouen (c. 1085-1164)
Pilar Jiménez – Y-a-t-il eu un dualisme chez les Albigeois ? Commentaires sur l’étude d’Uwe Brunn à propos du « dualisme hérétique » d’après les Otia Imperialia de Gervais de Tilbury
Crises orientales
Héctor R. Francisco – Legalidad y persecución en la tercera parte de la Historia eclesiástica: de Juan de Éfeso
Victoria Casamiquela Gerhold – Hétérodoxie théologique, orthodoxie ecclésiologique. Les procès d’hérésie à Byzance et la définition de l’ecclésiologie comnénienne
Dissidences philosophico-politiques
Carolina Fernández – Las ideas eclesiológico-políticas de Ockham y su nominalismo: reconsiderando una relación problemática
Julio A. Castello Dubra – La eclesiología de Marsilio de Padua
Crises de l’Église et renouvellements ecclésiologiques
Thomas Prügl – Dissidence and Renewal : Developments in late medieval ecclesiology
Yvan Léger – L’ecclésiologie de Jean de Raguse
Sebastián Provvidente – The synodial practices of the Council of Constance (1414-1418): Between symbol and trace
Les Temps modernes comme tournant hérésiologique ?
Tyler Lange – L’ecclésiologie du royaume de France : l’hérésie devant le parlement de Paris dans les années 1520
Benoît Schmitz Claves regni cœlorum : le sens d’une métaphore entre hérésiologie et ecclésiologie (XVIe siècle)

Informations pratiques :
Les nouveaux horizons de l’ecclésiologie : du discours clérical à la science du social, dans Bulletin du centre d’études médiévales d’Auxerre (BUCEMA [En ligne]), Hors-série n°7, 2013. Mis en ligne le 29 mars 2013. URL : http://cem.revues.org/12856

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