Appel à contribution – Irrtum – Error – Erreur. 40e Kölner Mediaevistentagung

Au sens propre, l’erreur divise les esprits. Voilà, par exemple, pourquoi Thomas d’Aquin estime que la tâche suprême du sage consiste à reconnaître la vérité et à combatte l’erreur qui s’y oppose. De même, il rappelle – à l’appui du célèbre adage – qu’« une petite erreur au commencement devient grande à la fin » (« parvus error in principio magnus est in fine »), soulignant ainsi la nécessité d’une réflexion approfondie sur les principes qui sous-tendent les sciences. Cela étant, l’Aquinate adhère à l’éloge faite par Aristote de nos devanciers dans la recherche de la vérité, dont la contribution nous demeure indispensable à la poursuite de cette recherche, et ce même s’ils avaient éventuellement tort dans les faits. Assurément, l’entendement humain, en raison notamment du fait qu’il puisse être affecté par l’erreur, est dépendant de cette recherche commune et intergénérationnelle de la vérité. Du coup, l’erreur apparaît comme une composante inéluctable de toute conscience scientifique du progrès. En résumé : « On avance en se trompant » (Gerhard Vollmer).

Mais qu’est-ce qui permet et garantit toute distinction entre vérité et erreur ? Quels sont les critères d’une telle distinction ? Sous quelles conditions quelqu’un est-il en mesure et en droit de reconnaître l’erreur, puis de l’établir comme telle ? Quelles instances prennent en outre part à cette distinction et y sont habilitées ?

S’ouvre là un vaste champ de problèmes qui résulte avant tout de l’antagonisme entre erreur et vérité. En effet, de même qu’on peut parler d’une vérité logique ou épistémique et la différencier d’une vérité ontologique ou métaphysique, de même qu’on peut opposer la vérité herméneutique à la vérité dialectique, et de même qu’on peut poser la question d’une vérité historique, ou bien théologique, ou bien pratique etc., on peut donc rencontrer à tous ces niveaux un concept d’erreur opposé à celui de vérité. Mais à quoi se rapporte l’erreur ? Et que signifie ‘faire erreur’ ? Ici s’impose une claire différenciation du champ sémantique moyennant la signification accordée à ce terme : ainsi, l’erreur (error) fait par exemple face au non-savoir (nescientia) ou à l’ignorance (ignorantia). Le concept d’erreur engage dès lors différents niveaux de considération : d’abord comme mécompréhension facile à dissiper, puis comme carence pouvant être comblée par une information exhaustive ou par un effort scientifique, et enfin comme dissension fondamentale ne pouvant quant à elle être résolue qu’avec peine, et parfois même impossible à solutionner ou bien seulement de force. À la différence de la fausseté, l’erreur met particulièrement l’accent sur le fait que quelqu’un porte atteinte à sa vertu épistémique – par exemple en ne procédant pas convenablement du point de vue méthodique, ou bien en omettant des faits importants qui auraient dû être portés à sa connaissance.

La 40ème Mediaevistentagung entend alors – par la mise en perspective de l’erreur et, ce faisant, de la confusion, de la contrariété et de la non-réussite – jeter un regard sur les possibilités de la connaissance et du savoir humains ainsi que sur la pratique qui en résulte, puis en outre sur les conditions institutionnelles et historiques de formations épistémiques, sur les diverses façons d’inférer puis de gérer une dissension et un échec, en prêtant ici particulièrement attention aux conditions-cadre spécifiques de ce millenium que l’on qualifie – d’un point de vue occidental – de « Moyen Âge ». Parmi ces conditions, il convient surtout de prendre en compte la continuité et la réception de la tradition scolaire hellénistique de l’Antiquité tardive comme point de référence commun pour tout échange interculturel et, semblablement dans chaque culture, pour tout champ de tensions significatif en contexte religieux et théologique par rapport aux différents discours scientifiques. Il en résulte de nouveaux domaines caractéristiques de conflits et diverses solutions pour faire face à toute dissension caractérisée comme erreur.

(1) L’axe fondamental est la notion d’erreur, comme concept de référence et élément-clé, sans oublier la terminologie équivalente. Mais quels en sont les équivalents conceptuels ? Une attention particulière sera donc ici réservée au champ conceptuel de l’erreur dans les différentes langues, mais aussi dans les différents jeux de langage – scientifique, religieux, fictionnel etc. C’est en effet l’analyse conceptuelle qui dégage le contexte sémantique donné permettant de définir ce qu’il faut alors comprendre sous la notion d’erreur, autrement dit, ce en quoi consiste l’erreur.

(2) On ne peut nier l’existence de pratiques consistant à corriger ou à combattre une erreur établie, qu’elles soient argumentatives ou disciplinaires. À cet égard, les listes d’erreurs et correctoria sont d’une grande valeur heuristique ; car ces textes offrent non seulement des matériaux importants pour la compréhension de discours conflictuels, mais ils transmettent également un aperçu des mécanismes et institutions de contrôle sous-jacents, ainsi que des contre-réactions correspondantes. Or, dans quelle mesure ces pratiques se rattachent-elles à l’obligation épistémique d’éviter ou de remédier à toute erreur ?

(3) La question de l’erreur acquiert en outre une gravité particulière à travers les prétentions religieuses ou bien théologiques à la vérité, lesquelles soit se contredisent entre elles, soit entrent en contradiction avec des doctrines scientifiques. Ici se fait jour un large terrain d’erreurs, de censures et de justifications, d’hérésies et d’anathèmes, générant par suite des réglementations et pratiques spécifiques. Cela ne s’applique pas uniquement aux institutions religieuses ou ecclésiales, mais aussi aux universités. Ainsi, quelles similitudes ou différences fait apparaître une comparaison interculturelle et interreligieuse ?

(4) Mais qu’en est-il de la puissance véritative de l’erreur ? L’erreur renvoie positivement à la capacité de savoir la discerner de la vérité. Quelle est la condition nécessaire à une telle capacité ? Requiert-on pour cela un point de référence incontestable pouvant être considéré – si possible par chaque homme – comme dépourvu d’erreurs ?

(5) Toute discussion scientifique repose fondamentalement sur le discernement entre une théorie fausse ou erronée et une théorie correcte ou vraie. Le fait de réfuter avec succès une fausse théorie, de fournir la preuve d’une erreur constitue une avancée scientifique. Les expériences de pensée aussi bien que les expérimentations en sciences naturelles, lesquelles adoptent une méthode de falsification, sont ainsi un élément important du procédé de vérification des théories. Mais dans quelle mesure cette méthodologie est-elle reflétée et interprétée comme avancée scientifique ? Y-a-t-il moyen d’apprendre à partir d’erreurs ?

(6) L’erreur est, sans l’ombre d’un doute, une catégorie anthropologique. Elle caractérise aussi l’agir humain. Mais qu’est-ce qu’une action erronée ? Est-ce le vouloir qui fait preuve d’erreur ou bien l’erreur renvoie-t-elle à la composante cognitive impliquée dans l’agir et la prise de décision ? Quelle relation y-a-t-il entre ‘faire erreur’ et ‘être trompé’ ? Dans quelle mesure l’erreur est-elle imputable à l’homme et jusqu’à quel point l’ignorance peut-elle valoir comme justification de non-imputabilité ?

Bien que ces interrogations soient posées en premier lieu selon une perspective théorique, la 40ème Mediaevistentagung s’assigne néanmoins pour objectif de traiter la problématique liée au thème général dans toute sa largeur moyennant une approche interdisciplinaire : (i) notamment à l’appui des divers matériaux et exemples littéraires relativement aux possibles stratégies argumentatives déployées pour mettre en évidence cette problématique ; (ii) en prenant en considération les progrès techniques propre à une discipline (ars) et reposant sur la rectification d’une solution erronée sur le coup ; (iii) quant aux implications politiques et sociales de décisions entachées d’erreurs ; (iv) au vu des conflits résultant d’une lutte contre une prétendue erreur. Est-on alors capable de tirer des enseignements des erreurs passées ? Sonder ces manières de concevoir l’erreur sous ses diverses facettes – au sein de la tradition latine et gréco-byzantine, arabe et hébraïque, du monde savant et profane, mais aussi dans la culture quotidienne – permettra ainsi de mettre à l’honneur un thème qui le plus souvent est seulement perçu comme une notion contraire à l’attitude épistémique et pratique fondamentale, appréhendée quant à elle positivement. L’erreur a notoirement la vie dure !

C’est pourquoi nous souhaitons inviter philosophes et théologiens, historiens et philologues, chercheurs en littérature et dans le domaine de la culture, spécialistes en histoire de l’art et des sciences etc., à prendre activement part à la 40ème Mediaevistentagung en y traitant d’une problématique adéquate relative à leur domaine de recherche ou interdisciplinaire. Notre but est ici de remettre en question les habituelles conceptions et d’ouvrir ainsi de nouvelles perspectives. Il convient donc pour cela de scruter le thème proposé aussi bien dans le plus large contexte que dans les moindres détails, tant dans la continuité que dans la ramification du débat.

La prochaine Mediaevistentagung de Cologne sera l’occasion, en tant que la 40ème du nom, de célébrer ‘un petit jubilé’. Parallèlement, nous porterons donc un regard rétrospectif sur plus de 65 années de recherches consacrées aux études médiévales, lesquelles répondent aux mêmes conditions de réussite que tout autre spécialité scientifique. Nous entendons alors consacrer à ce sujet un colloque placé de nouveau en amont de la Mediaevistentagung, le 12 septembre 2016.

Je voudrais terminer en vous demandant de nous envoyer vos propositions de contribution dans la mesure du possible d’ici au 13 septembre 2015 (à l’adresse électronique suivante : thomas-institut@uni-koeln.de). Je serais particulièrement heureux de pouvoir vous accueillir l’an prochain lors de la 40ème Mediaevistentagung. Nous vous serions aussi reconnaissant de bien vouloir relayer cette invitation auprès de collègues ne figurant pas encore dans notre fichier d’adresses ou de nous communiquer les coordonnées postales de toutes personnes pouvant éventuellement être intéressées. Merci infiniment !

Dans l’attente de vos propositions, je vous prie de recevoir mes salutations les plus cordiales.

Prof. Dr. Dr. h.c. Andreas Speer
Wissenschaftliche Leitung und Organisation:

Prof. Dr. Andreas Speer (andreas.speer@uni-koeln.de)
Dr. Maxime Mauriège (mauriegm@uni-koeln.de)
Thomas-Institut der Universität zu Köln
Universitätsstraße 22
D-50923 KÖLN

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Réseau des médiévistes belges de langue française
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