Colloque – De l’item au paradigme : nommer, associer, hiérarchiser

Qu’est-ce que penser par liste ? Tel est le thème général de cette rencontre. Comme l’écrivait en 2010 Bernard Sève dans De haut en bas, « une liste ne contient pas d’objets, mais seulement les noms de ces objets ». Toute liste quels que soient sa nature et ses usages peut de ce fait être définie comme une association de courts items ou unités linguistiques visant à produire un paradigme qui peut prendre la forme de concepts, catégories, types, familles, séries, algorithmes…

En tâchant de relier les formes linguistiques de la liste à des systèmes logiques de représentation du monde et de production de la connaissance, on s’interrogera sur le processus intellectuel, textuel et pragmatique de formation des paradigmes produits. Tout corpus de listes peut être mobilisé dans les études de cas proposées. Mais la perspective de comparaison des processus de connaissance induits par la liste nécessite que les intervenants formalisent l’approche de leur corpus, afin que les contributions viennent nourrir la discussion et la réflexion sur la notion de « pensée par liste » au Moyen Âge et sur les processus de connaissance en jeu dans le travail de production des listes.

A) Enumerare, ordinare, seriare… : vocabulaire et notions médiévales de la liste

Afin d’historiciser la notion même de liste, nous nous intéresserons dans un premier temps aux discours portés par les médiévaux eux-mêmes sur la forme, l’écriture et les pouvoirs heuristiques de la liste. Comment appelle-t-on au Moyen Âge, en latin et dans les langues vernaculaires de l’Europe, ce que nous désignons aujourd’hui par le terme de liste ? Quels mots et quelles notions permettent de nommer les processus d’écriture des listes et les pouvoirs de connaître, d’ordonner et d’encadrer qui sont attachés à leur élaboration ?

Il s’agira également de s’intéresser au domaine de la pensée scolastique dans lequel les listes jouent un rôle important d’instruments de connaissance théorique et d’outils du travail intellectuel. Les notions scolastiques de listes « cognitionnelles » renvoyant aux moyens de la cognition (par opposition aux listes « conceptuelles », résultats de la cognition) pourraient constituer un axe de réflexion initial. On pourra également prendre en compte les formes parodiques de production de connaissances théoriques ou pragmatiques qui révèlent, en forçant le trait, certains processus à l’œuvre dans les pratiques courantes.

B) Associer et réassocier : le déjà-là de la liste

L’écriture de la liste se fonde toujours sur un déjà-là. Il conviendra d’aborder les listes du point de vue des rapports qu’elles peuvent entretenir avec les textes qui les abritent. Il paraît également important, pour les listes isolées comme pour celles qui sont enchâssées dans des textes, de tenter de définir les liens transtextuels qu’elles établissent, de préciser l’hypotexte sur lequel elles se fondent, voire d’identifier les modèles de mise en liste et les formes de pensée par liste qu’elles utilisent ou qu’elles allèguent. C’est à ce niveau de l’histoire de la connaissance qu’opère la visée comparatiste du projet.

Les listes donnent naissance à d’autres listes ou conduisent leur utilisateur à se reporter à des œuvres nouvelles. Elles participent, de fait, à la circulation et à l’enrichissement du savoir. Ce principe d’engendrement, qui contribue à la diffusion et à la progression de la connaissance, constitue un axe de réflexion qui nous paraît important. Les listes peuvent – et l’énumération n’est pas exhaustive – être des extraits d’un texte, être parties prenantes d’une œuvre, constituer un simple paratexte, en résumer graphiquement la structure…

Le domaine scolaire paraît a priori particulièrement fécond pour aborder ces questions, sans pour autant constituer le champ unique d’exploitation possible de corpus textuels à listes. On ignore souvent que les manuels dans lesquels étudiaient les membres de l’université étaient équipés de listes, certaines élaborées par ces mêmes étudiants. Comment et à quelle occasion étaient-elles élaborées ? Selon quelles visées heuristiques et selon quels modèles formels et logiques ? De telles problématiques s’appliquent également à d’autres contextes de transmission du savoir, tels que les savoirs pratiques véhiculés par les manuels juridiques ou les traités comptables et agraires. Il semble exister en effet un usage commun des listes dans les textes « scolaires » ou « didactiques » comme dans les textes « littéraires » (si tant est que cette catégorisation soit pertinente).

C) Fonctions et pouvoirs de la liste

La mise en liste a aussi suivi des logiques de classement complexes – classements thématiques, alphabétiques, typologiques… –, essayant de synthétiser un savoir, une matière, un état de choses. La souplesse et la brièveté de la liste expliquent aussi que son efficacité dépasse le simple classement de connaissances pour encourager la formation de dispositifs de contrôle du savoir. Un grand nombre de listes participe ainsi à l’encadrement du savoir, voire à la canonisation de corpus textuels. Il s’agira donc d’enquêter sur le pouvoir intellectuel et culturel des listes qui se présentent comme un outil favorisant la reconfiguration des états du savoir, tout en contribuant, dans certains cas, à la stabilisation d’énoncés et à leur transmission selon le modèle de ne varietur. Les listes conduisent de ce fait à la constitution, à la circulation, à l’amplification et au contrôle du savoir.

D’autre part, il conviendra d’interroger les liens que les listes entretiennent avec l’oralité qui constituait la majeure partie de l’enseignement scolaire et universitaire et un vecteur très important de publicisation et de diffusion des textes. Quel rôle les listes avaient-elles dans la mémorisation des énoncés qu’elles contenaient ? Dans quelles circonstances les listes répondaient-elle à une visée mnémotechnique ? Quel rôle cette mémorisation jouait-elle dans l’apprentissage et l’incorporation par les individus de formes de pensée par listes ?

UVSQ - DYPACProgramme :

Mercredi 14 octobre

9h15 : Introduction – Claire Angotti et Laura Kendrick

9h45 : Intervention 1
Caterina Donati (Université Paris- Diderot – LLF) : « La grammaire des listes ».
Discussion intervention 1
11h15 : Pause

11h30 : Intervention 2
Franck Cinato (CNRS – HTL) : « À l’école des grammairiens : ‘L’aigle trompette, l’autour piaille…’ (aquilas clangere, accipitres plipiare …). Les listes dans le haut Moyen Âge (V – VIII ex.) ».
Discussion intervention 2
13h : Déjeuner

14h30 : Intervention 3
Anne-Marie Turcan-Verkerk (École Pratique des Hautes Études / CNRS – IRHT) : « Mémoire des livres et mémoire des morts : ce que les listes de livres nous en
disent ».
Discussion intervention 3
16h : Pause

16h15 : Intervention 4
Iolanda Ventura (Université d’Orléans /CNRS – IRHT) : « La littérature médicale dans les catalogues des bibliothèques médiévales : la typologie des œuvres, les procédés de « mise en liste », leur place au sein des bibliothèques ».
Discussion intervention 4

17h45 : Présentation du site POLIMA
Davide Gherdevich (ANR / Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines)

Jeudi 15 octobre

9h30 : Intervention 5
Marc Bompaire (CNRS – IRAMAT Centre Ernest-Babelon / EPHE) : « La place des listes dans les manuscrits de changeurs et d’officiers monétaires français ».
Discussion intervention 5
11h : Pause

11h30 : Intervention 6
Martha Rust (New York University) : « Tens, Sevens, Fives: The Power of a List’s Cardinality ».
Discussion intervention 6
13h : Déjeuner

14h30 : Intervention 7
Claire Angotti (Université de Reims) : « Comment naît et vit une liste ? Élaborations, développements et usages des listes chez les théologiens : l’exemple des « propositions non tenues » du Livre des Sentences de Pierre Lombard ».
Discussion intervention 7
16h15 : Pause

16h15 : Intervention 8
Catherine König-Pralong (Albert-Ludwigs-Universität Freiburg) : « La Tabula cum concordantiis de Pierre de Bergame (†1482) : du réseau au système thomiste ».
Discussion intervention 8

Avec l’intervention de Simon Teuscher (Universität Zürich) dans les temps de discussion.

Informations pratiques :
Maison des Sciences de l’Homme d’Aquitaine
10, Esplanade des Antilles
33607 PESSAC

14 et 15 octobre 2015

Source : UVSQ

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Réseau des médiévistes belges de langue française
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