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Hommage – André Matthys (1944–2020), Inspecteur général du Patrimoine à la Région wallonne

Ce 5 mai 2020, nous avons appris le décès d’André Matthys, à l’âge de 75 ans

Avant d’occuper le poste d’inspecteur général du Patrimoine à la Région wallonne de 1991 à 2007, il fut avant tout un archéologue du Service National des Fouilles. Il fait partie des fondateurs de l’archéologie médiévale de terrain en Belgique et dont la renommée des travaux a dépassé les frontières. Diplômé en Histoire et en Archéologie, formé auprès du professeur Joseph Mertens à Louvain, il avait été tout naturellement attiré par l’époque romaine. À ses côtés, il participa à plusieurs campagnes à Ordona dans les Pouilles en Italie et sa première fouille publiée portait sur la villa romaine de Jette. Plus tard, il étudia aussi celle de Vesqueville en Ardenne. C’est pourtant avec ses travaux sur la période médiévale qu’il va se distinguer. Dès ses années de formation, il réalisa que le Moyen âge réclamait une approche archéologique de terrain différente de l’analyse des historiens de l’art. Mais pour pouvoir s’y retrouver dans des stratigraphies sédimentaires, il lui paraissait indispensable d’avoir une connaissance suffisante de la culture matérielle à commencer par celle du marqueur chronologique le plus commun : la céramique. C’est ainsi qu’il avait suivi de près les fouilles par R. Borremans et R. Warginaire des ateliers de potiers à Andenne. Il s’était frotté à toutes les typo-chronologies encore en gestation entre Rhin et Meuse des périodes entre le XIe et XVe siècles et poursuivant même vers les XVIe et XVIIe siècles avec la production de Bouffioulx, non pas celle de luxe des cruches décorées et conservées dans des vitrines mais la plus banale, réduite à l’état de tessons sur les sites archéologiques. Il devint sans conteste l’un des meilleurs spécialistes de la céramique médiévale en Belgique. Pour qui veut approfondir ses connaissances, il n’y a pas de plus profitable méthode que d’entreprendre une bibliographie. La sienne parut en 1975, dans la jeune revue Zeitschrift für Archälologie des Mittelalters où il recense, en une quarantaine de pages, des milliers de références d’articles parus entre 1945 et 1972 classés par thématique commentée. Ainsi, d’un objet d’étude personnelle, il en faisait un outil mis à disposition de tous.

Une fois armé, il se lança, avec son complice de toujours – dont il partagea, pendant quasi deux décennies, un bureau sous les combles dans l’immeuble de l’IRPA à Bruxelles – Johnny De Meulemeester, dans l’aventure des chantiers du Premier Moyen âge. Vers le milieu des années 1970, le directeur du SNF, Héli Roosens, médiéviste formé à Gand, spécialiste de la période mérovingienne, confia à chacun un programme de recherches en parallèle : à l’un, les fortifications de terre en Flandre maritime, à l’autre, l’étude des sites fortifiées dans la vallée de la Semois. Et on aborde enfin le volet de la castellologie dont les deux comparses jetèrent les bases en Belgique. Outre leurs chantiers respectifs, ils réexaminèrent ensemble des fouilles restées inédites ou qui exigeaient des révisions chronologiques comme à Landen, Bruges ou Buzenol. Les recherches sur la Semois permirent à André Matthys d’envisager plusieurs occupations sur la longue durée et de les replacer dans leur cadre politique, celui du comté de Chiny, de l’évêché de Liège ou de la Terre de Saint-Hubert. Cette démarche le poussa dans les années 1980 à retourner à l’université, cette fois de Bruxelles, pour suivre le séminaire de Georges Despy dont il admirait l’esprit critique et de bon sens. S’il participa aux Journées lotharingiennes de Luxembourg où il put côtoyer Michel Parisse, disparu voici quelques semaines, c’était bien sûr pour apprendre mais aussi présenter aux historiens des textes des réalités matérielles qu’ils avaient trop longtemps négligées. Sur le plan archéologique, ses fouilles mirent en exergue les phases en terre et bois des premières occupations castrales. Il innova aussi en encourageant les études de la faune consommée sur ces sites castraux comme à Sugny. La grande exposition du Römisch-Germanischen Zentral Museum de Mayence, en 1992, consacrée aux Saliens, lui donna l’occasion de synthétiser quinze années de fouilles.

Au début des années 1970, il contribua aussi à la création d’Archaeologia Mediaevalis, journées annuelles offrant la possibilité aux professionnels comme aux amateurs de présenter leurs travaux de l’année écoulée. Vis à vis de ces derniers, il ne se contentait pas de leur donner des conseils mais à leur prêter main forte sur le terrain. Dans sa carrière de chercheur, les colloques occupèrent une place essentielle, pas seulement pour les aspects conviviaux mais bien pour s’informer et informer au plus vite sans attendre les publications. André Matthys était membre du comité permanent de Château Gaillard et de Ruralia dont il ne manqua jusqu’à sa retraite aucun colloque. Il était loin de considérer les visites de chantiers et de châteaux qui agrémentaient les colloques internationaux comme des distractions. Au contraire, il les préparait et consignait ses observations.

Pour une science comparatiste comme l’archéologie, la recherche se nourrit des liens entre chercheurs d’aires culturelles voisines. C’est pourquoi il ne cessa d’encourager, même lorsque ses fonctions d’inspecteur général l’empêchèrent d’y participer, les recherches archéologiques à l’étranger que ce soit en France, aux côtés de Jean-Michel Poisson à Albon, en Irlande avec Terry Barry et Kieran O’Conor, en Italie, au Portugal, en Jordanie, au Maroc ou en Espagne. En voici une anecdote significative : c’est en partant de l’étude de la motte de pierre de Sugny qu’avait germé l’idée avec son comparse Johnny De Meulemeester, par l’entremise d’André Bazzana alors directeur de la Casa de Vélasquez à Madrid, de fouiller, avec le céramologue de Montpellier François Amigues, un site perché en Andalousie, près de Murcie. Au début des années 1990, ils mettaient au jour le premier grenier collectif fortifié d’avant la Reconquête jamais découvert en Espagne. De là, l’idée de poursuivre l’étude par une enquête d’ethno-archéologie chez les Berbères du Maroc où subsistent encore quelques greniers de ce type toujours en usage. Depuis les archéologues espagnols ne cessent d’en retrouver !

Matthys était un pédagogue hors pair : que ce soit en faisant visiter son chantier de fouilles ou en le présentant dans un colloque scientifique, ses exposés en un discours clair et précis s’appuyaient sur des documents graphiques soignés. La première rencontre avec l’homme ne laissait personne indifférent et reste gravée dans la mémoire de beaucoup d’archéologues. Lors de colloques, à la fin de la présentation publique d’un jeune impétrant, qu’il écoutait pour la première fois, il se dirigeait vers lui et de sa stature imposante, l’air grave, marquant un temps d’arrêt, ménageant le suspense, le félicitait et lui glissait soit une information, soit un conseil. À chacun de ceux qui l’ont connu de se remémorer leur première rencontre.

Philippe Mignot, AWaP