Au cœur des études historiques depuis les années 1970, l’histoire de la (ou des) famille(s) représente un champ historique régulièrement renouvelé. L’intérêt croissant ces quinze dernières années pour les relations “horizontales” au sein de la parenté (Sabean, 2007) et notamment les fratries (Oris et alii, 2007 ; Johnson et Sabean, 2010 ; Boudjaaba et alii, 2016) fait partie de ces éléments de renouvellement. L’étude des fratries conduit nécessairement à aborder les cas spécifiques de chacun de ses membres, et notamment celui des cadets. Le plus souvent, ces rejetons sont comparés aux aînés (Vernier, 1991), mais n’ont, en réalité, que très rarement fait l’objet d’une étude spécifique (Ravis-Giordani et Segalen, 1994), alors qu’ils se trouvent au croisement de questions sur la construction des familles.
Le numéro thématique des Annales de Démographie historique consacrée aux cadets et aux cadettes entend mettre en lumière les spécificités de leur situation et de leur perception pour chaque période de l’histoire, tout en adoptant une approche globale et en impliquant des espaces ou des sociétés d’étude variés. Il est également ouvert à des spécialistes d’autres sciences sociales travaillant sur la famille et la parenté (anthropologues, sociologues, psychologues…, etc.). La confrontation des approches, à la fois dans le temps, dans l’espace et la multiplication des champs disciplinaires, est de nature à permettre une analyse plus fine des évolutions de cette catégorie de parents et, ainsi, à renouveler les questionnements sur les cadettes et les cadets. Les propositions attendues peuvent concerner toutes les périodes historiques du Moyen Âge à nos jours, tous les espaces européens et extra-européens.
Pour ce numéro, plusieurs axes de réflexion sont possibles.
Axe 1 – Les cadets et cadettes : une catégorie en démographie historique
La démographie historique s’est particulièrement intéressée à la configuration des fratries en fonction de leur taille, de leur configuration et de leurs recompositions, passées et présentes ; mais aussi à travers la question du genre ou de l’origine sociale. Les bilans démographiques sur les familles fournissent des fourchettes statistiques derrière lesquelles se cachent d’importantes disparités dans la composition des fratries selon divers critères comme la période ou le milieu social. Le nombre de cadets interroge la recherche d’un équilibre, entre nécessaire survie du lignage et maintien du patrimoine familial, mais varie beaucoup en fonction du contexte socio-juridique. En raison de stratégies de préservation du patrimoine, les familles ont pu chercher à limiter le nombre de cadets et cadettes et / ou à favoriser le célibat chez les cadets
(et chez les cadettes ?), favorisant les aîné(e)s. Ces comportements sociaux ont alors pu entraîner une diminution des possibilités matrimoniales, provoquant parfois un effondrement démographique des lignées qui tombent en quenouille.
Par ailleurs, le modèle d’opposition entre « ainé(e)s et cadets/cadettes », destiné à penser les fratries, n’est pas forcément applicable selon les époques et les sociétés. Sa pertinence et sa portée sont à interroger dans le cadre de familles recomposées (quelle que soit l’époque), de fratries adoptées, notamment après des recherches en paternité ou maternité. De même, ce modèle d’opposition, utile pour les historiens et historiennes de la famille et de la parenté, n’a peut-être pas le même sens pour les acteurs et les actrices des sociétés étudiées.
Enfin, la catégorie des cadets et cadettes englobe tous les enfants nés après le premier de la fratrie. Or, la situation démographique, sociale ou économique d’un puiné peut différer de celle d’un benjamin selon les espaces et les sociétés. De même, lorsque les cadets et les cadettes contractent des unions, leur situation au sein du groupe de parenté influence leur descendance. Celles qui sont communément nommée les « branches cadettes », distinctes de la « branche ainée », sont principalement issues de cadets masculins. Dans quelles mesures une femme peut- elle « faire souche » ? Dans quelles mesures, également, cette expression de « branche cadette » est-elle opérante pour la compréhension de la descendance d’un cadet ou d’une cadette ?
Axe 2 – Les cadets et cadettes dans la famille
En démographie historique, les cadets et cadettes posent la question du traitement des personnes au sein des fratries, notamment à travers le rang de naissance et le sexe. Il s’agit donc d’aborder la question des cadets et des cadettes en interrogeant ce qui fait la particularité de leur position. Plusieurs types d’approches sont envisageables. Parmi elles, la manière qu’ont les sociétés d’identifier les cadets. Le langage identitaire (titulatures, dénominations, armoiries…) révèle à la fois les usages propres à une société donnée, que les stratégies développées par les familles pour distinguer les enfants d’une fratrie, ou encore la capacité des acteurs et des actrices à utiliser des types de désignation pour faire valoir une appartenance ou un statut social.
Parallèlement, les cadets et cadettes restent ceux et celles qui, dans certaines sociétés, se retrouvent dans une position particulière vis-à-vis de l’héritage. La pratique qui consiste à privilégier un héritier unique afin de ne pas subdiviser les patrimoines est à revoir selon les espaces, les sociétés, les milieux sociaux et les périodes. Même dans les sociétés où elle est appliquée, les contre-exemples ne manquent pas et des mécanismes de compensation sont instaurés afin que la position de cadets et cadettes ne conduise pas nécessairement à un
déclassement social. Le cycle de vie familial ou les capacités (et incapacités) individuelles peuvent même conduire les benjamins et benjamines à se retrouver en position d’héritier.
Les relations au sein des fratries – à travers une parenté pratique ou une parenté d’expérience – retiennent également l’attention. Les cadets et cadettes s’insèrent dans des stratégies, des relations de rivalités et de solidarités intrafamiliales. Les mythes ou la littérature véhiculent des modèles ou des contre-modèles sur les relations fraternelles. Les anthropologues ont également souligné la force de structuration du couple aîné-cadet dans les rapports familiaux et sociaux (Ségalen & Ravis,1994), entre très fortes solidarités et conflits très violents. Dans la noblesse, le cadet ou la cadette peut-être un soutien politique, mais il (elle ?) peut également apparaître comme un danger, une concurrence pour le lignage d’origine voire comme un personnage susceptible de se détacher des intérêts du chef de famille. Dans le monde paysan, les revendications patrimoniales des cadets et cadettes peuvent fragiliser l’équilibre économique de l’exploitation familiale (Lacanette-Pommel, 2003).
Axe 3 – Devenir social et carrières des cadets et des cadettes
La position de cadet ou de cadette peut influencer le devenir social des individus. La littérature alimente les représentations sur leurs trajectoires. Parmi les topoi véhiculés, le cadet (masculin) membre des grandes compagnies ou des armées, obligé de subvenir lui-même à ses besoins en l’absence d’héritage lui permettant de tenir son rang ; ou encore celui ou celle, voué aux ordres sans véritable vocation religieuse car la famille ne peut, ou ne veut pas le ou la doter. L’étude de trajectoires individuelles ou de groupes de parenté permettent de nuancer ces représentations, montrant que les familles adoptent souvent une attitude beaucoup plus flexible, en fonction du contexte juridique, social ou des nécessités immédiates.
Par ailleurs, la question des donations faites aux cadets et aux cadettes se pose. Les types de biens reçus, ou la question de leur répartition stratégique à chaque génération, concerne tous les milieux sociaux. En parallèle, les cadets et cadettes sont souvent considérés comme les soutiens (professionnel, administratif ou militaire) de l’aîné et tenus à une solidarité lignagère. Or, le cadet (puîné ou non) sans héritier n’a pas le même statut que celui ayant une descendance. La branche cadette émergente emporte des biens avec elle et peut finir par représenter une force concurrence directe : géographique, politique ou sociale. Pour les femmes, ces rapports de solidarité et de rivalité se révèlent parfois à travers les unions contractées qui raffermissent l’assise sociale du groupe de parenté ; ou trouvent leur solution dans l’entrée en religion.
Enfin, le devenir social des cadets et des cadettes n’est pas uniquement déterminé par la famille dont il ou elle est issu. Il dépend d’autres facteurs comme les réseaux personnels et
professionnels, les opportunités qui se présentent, le contexte politique, social, culturel ou économique dans lequel la personne évolue, ses intérêts personnels, ses relations avec ses proches ou encore les influences extérieures subies. Dès lors, la position de cadet peut être revendiquée, compensée ou s’effacer derrière d’autres éléments d’identification ; et l’individu bénéficie d’une capacité d’action autonome.
Modalités de contribution
Les propositions en français ou en anglais (env. 300 mots + titre) ainsi qu’une courte notice biographique sont à envoyer conjointement à fabrice.boudjaaba[at]gmail.com et marielise.fieyre[at]yahoo.fr au plus tard le 5 septembre 2023. Les auteurs sont informés de la sélection de leur proposition avant le 30 septembre 2023.
Les articles complets (70000 caractères, espaces compris) seront à remettre le 1er juin 2024
Direction du volume
Fabrice Boudjaaba, Directeur de recherches au CNRS (EHESS – CRH).
Marie-Lise Fieyre. Docteure en histoire du Moyen Âge. Chercheuse associée à l’Université de Paris Cité (ICT).







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