Appel à contribution – Guerres d’émotion : la chanson de geste et les affects

Colloque international organisé par le CIHAM (UMR 5648)
sous l’égide de la Société Rencesvals pour l’étude des épopées romanes, Section française 14-15 novembre 2024, ENS de Lyon

Les émotions dans la chanson de geste sont loin d’être un simple thème : les affects sont au fondement même de la pensée épique, qui porte une cause et un engagement en le revendiquant haut et fort. Sur les champs de bataille de Rencesvals, d’Aliscans, d’Aspremont, de Terre Sainte ou de Saxe s’affrontent des personnages et des groupes dont la forte émotionalité déclenche les conflits, précipite les destins individuels et collectifs et émeut la communauté à laquelle s’adresse le genre épique médiéval.

L’histoire des émotions, approche anthropologique qui s’inscrit dans le renouveau épistémologique des dernières décennies, s’est progressivement avancée sur le champ de la littérature médiévale. Propulsée par la synthèse des historiens Damien Boquet et Piroska Nagy, Sensible Moyen Âge (2015), elle s’est intéressée à la chanson de geste et aux épopées européennes dès 2016 (L’Épopée sensible : les émotions médiévales et le discours épique, Lyon), en y dégageant la spécificité de ses méthodes littéraires. La Société de Langues et de Littératures Médiévales d’Oc et d’Oïl (SLLMOO) lui a consacré son colloque de 2017 (Les Émotions au Moyen Âge. Un objet littéraire, Rouen), suivi d’une manifestation qui, en 2022, réunissait médiévistes et seiziémistes (Les Émotions en partage, Nantes). À l’heure où les travaux de recherche se multiplient (Longhi, 2011 ; Grigoriu, 2018 ; Sancho, 2022), la section française de la Société Internationale Rencesvals pour l’étude des épopées romanes, en association avec le CIHAM (UMR 5648), souhaite proposer un bilan d’étape et visibiliser ces nouvelles pistes de réflexion qui stimulent l’étude de la chanson de geste.

En prolongeant les réflexions menées à Lyon en 2016 et en s’articulant à elles, le colloque de 2024 envisagera l’histoire des émotions appliquée à la chanson de geste comme un faisceau d’axes scrutant le matériau épique à plusieurs niveaux : la production du texte, l’objet textuel en lui-même, dans toute sa complexité et dans son éventuelle mouvance, sa performance et sa musicalité, enfin sa réception et sa signification sociale.

Axe 1 : Surprise ! Les émotions oubliées ou discrètes de la chanson de geste

L ́Épopée sensible de 2016 ayant fait une assez large place à la joie et à la colère, émotions épiques par excellence, nous encourageons particulièrement, sans exclusivité toutefois, l’analyse des émotions universelles dont l’étude a jusqu’ici moins retenu l’intérêt : la surprise, la honte, la peur, le dégoût, la tristesse, le mépris. On élargira avec profit l’étude à des phénomènes littéraires qui relèvent des manifestations du fait sensible, telles que l’humour, les registres textuels (polémique, tragique, pathétique, comique, …), les outils (le burlesque) et procédés typiquement épiques.

Axe 2 : Fait sensible, fait social dans l’univers épique médiéval

L’émotion épique émane rarement d’un seul individu : il se construit dans et grâce à l’échange ou la confrontation avec l’autre, de façon sociale et culturelle, bref : collective. Cet axe se focalisera premièrement sur les structures du récit, en scrutant les thèmes et motifs privilégiés du discours épique liés à l’émotivité : la guerre, l’amour, la vengeance, la trahison, le deuil, etc., en ce qu’ils organisent le discours. Investiguant la construction des personnages et notamment celle des héros et héroïnes épiques, l’étude des affects pourra ensuite montrer que les comportements individuels contribuent à dessiner des caractères épiques bien plus nuancés que les types auxquels on les réduit parfois. Prêtant un œil attentif à la représentation genrée de l’émotion dans l’épique, nous nous intéresserons aussi à son rôle dans les interactions entre les genres sociaux, qu’il s’agisse d’individus ou de groupes, mais aussi à la façon dont elle construit respectivement la masculinité (ou la virilité ?) et la féminité dans le genre épique. Enfin, mass media médiéval, la chanson de geste creuse aussi l’écart entre Nous et les Autres dans sa performance, forgeant des « communautés émotionnelles » (Rosenwein 1999) et provoquant en leur sein des émotions collectives.

Axe 3 : L’émotion chevillée au corps : oralité et aspects somatiques des affects épiques

Portée dans la performance par la voix, instrument proprement corporel, la chanson de geste emploie aussi des formules qui renvoient explicitement à une somatisation de l’émotion (ex. tenir son chief embrunc ; teindre comme charbon). Elle expose des gestes corporels indiquant une surcharge affective : s’arracher littéralement les cheveux, lacérer son visage, user de la violence… Faits physiologiques aussi bien que codes culturels, ces ancrages de l’émotion dans la matière corporelle reconstituent le sensible également dans le geste.

Axe 4 : Approches théoriques et techniques de l’émotion épique

Se situant au-delà des faits de la diégèse, l’axe épistémologique du colloque accueillera pour une part des contributions qui étudieront l’affect en ce qu’il permet de penser le genre de la chanson de geste en sa spécificité. D’autres aspects pouvant être envisagés sont l’esthétique épique / l’art de la laisse et ses liens avec l’émotion, ainsi que l’étude de l’énonciation. Mais il peut aussi s’agir de questionnements philologiques : la forte mouvance des textes épiques fait- elle apparaître ce qu’on pourrait appeler des « variantes émotionnelles » du texte ? Quel témoignage l’éventuelle iconographie des manuscrits apporte-t-elle ? L’étude diachronique des textes, pour sa part, est susceptible de montrer la variabilité des communautés émotionnelles qui reçoivent la matière : le public de la chanson de geste du XIIe siècle n’est pas le même que le lectorat des mises en prose du XIVe. Quant à elles, de quelle façon les traductions renseignent- elles sur les codages culturels spécifiques des matières épiques en matière d’émotion ?

Nous serons heureux de lire vos propositions de communication (titre et résumé, env. 250 mots), à envoyer avant le 15 octobre 2023 aux trois organisateurs : beate.langenbruch@ens-lyon.fr leo-paul.blaise@ens-lyon.fr francesco.montorsi@univ-lyon2.fr Comité scientifique : Damien Boquet, Aix-Marseille Université, TELEMMe (UMR 7303) Louise D’Arcens, Maquarie University, Sydney ; Node Director, Australian Research Council Centre of Excellence for the History of Emotions, 1100-1800 (2018-2021) Laurence Moulinier-Brogi, Université Paris Nanterre Beate Langenbruch, ENS de Lyon / CIHAM (UMR 5648) Francesco Montorsi, Université Lumière Lyon 2 / CIHAM (UMR 5648) Léo-Paul Blaise, ENS de Lyon / CIHAM (UMR 5648)

1 Jean Bodel, La Chanson des Saisnes, éd. critique par Annette Brasseur, Genève, Droz, 1989 (TLF, 369), t. I, p. 28, v. 337-339 (rédaction AR).

About RMBLF

Réseau des médiévistes belges de langue française
Cet article a été publié dans Appel à contributions. Ajoutez ce permalien à vos favoris.