La ville médiévale est régulièrement la scène des crises populaires : le peuple se plaint d’une nouvelle taxe, s’inquiète du manque de blé, rejette une minorité locale, fulmine d’une innovation religieuse, frémit de l’imminence d’une attaque ou d’une catastrophe, dénonce une mesure officielle ou refuse carrément l’autorité en place… Ces crises peuvent être d’ampleur et de conséquences très variables mais la plupart de sources, tant de l’Occident que de l’Orient, confirment en général ce que disait déjà Platon : le peuple (la foule surtout) réagit toujours de façon intense, bruyante, agitée et « irraisonnée ». Ce corps social est un corps en mouvement, en sensation et en émotion. Ces mises en (ré)action de la population urbaine ont suscité de nombreuses études car elles jalonnent l’histoire de la ville tout en éclairant les dynamiques socio-politiques, les modes d’expression politique et les outils utilisés pour rétablir l’ordre. Néanmoins, la plupart de ces études restent concentrées autour de quelques événements et périodes particulièrement « turbulents ». La fabrique et l’expérience de la crise dans/de la ville restent encore assez inexplorées.
Par essence une crise populaire est avant tout une expérience publique et du public dans la ville. À cette occasion, on crie, hurle des insultes, chante des chants parodiques et pousse des cris de bête ; on gesticule, applaudit, brandit le poing ou des armes ; on court, bouscule, moleste, frappe, casse et incendie, ou encore on panique, pleure à chaudes larmes, chante des hymnes sacrées et supplie Dieu d’accorder sa protection… Toute crise urbaine est caractérisée par un « paysage sensible » particulier, une expérience sensible partagée, forgée, alimentée et amplifiée par des émotions, des sensations, et des gestes intenses. En fait, on reconnaît la situation de crise, et on peut la situer dans le temps comme dans l’espace, précisément parce que l’on entend, voit et ressent ce « régime sensible » de violence, de colère ou de désespoir, de désordre, de pulsion et d’immodération qui impose à la ville une nouvelle façon d’être. On vit la crise publique bien plus que l’on peut l’expliquer, la raconter, la décrire. Elle peut spontanément s’étendre, enfler et s’intensifier par l’effet de foule, l’entraînement et l’excitation. Cette dimension sensible quasi-organique est d’ailleurs ce qui inquiète le plus les autorités et les élites : les chroniques, les archives urbaines et les textes de loi s’attardent bien plus longuement sur l’expérience publique ainsi créée que sur les causes et les revendications elles-mêmes. Nous proposons donc de réfléchir à ce qui construit cette expérience partagée et à ce qui la rend si puissante.
Cependant, l’étude de l’expérience publique médiévale soulève un biais méthodologique car les sources utilisées émanent des lettrés qui méprisent la foule, notamment pour ses turbulences. La documentation disponible éclaire donc plus leur expérience étique de la crise que l’expérience émique de ceux qui y participent. En outre, ces textes révèlent la façon dont les élites se représentent et perçoivent la population urbaine. Par conséquent, si l’on s’intéresse à la nature, à l’intention et au contexte de fabrication des sources médiévales, il convient de questionner la phénoménologie de l’expérience de crise. Notre compréhension peut-elle être modelée par des descriptions émiques, fournies par les participants eux-mêmes, ou repose-t-elle uniquement sur des regards étiques, fournis par des élites lettrées qui regardent avec mépris cette foule agitée ? De fait, étudier l’expérience publique incite à réserver une des sessions de ce panel aux sources et aux méthodes.
Pour répondre au thème annuel du congrès (« Crisis »), nous proposons d’étudier la crise urbaine pour elle-même, comme une expérience sensible — celle de ceux qui font la crise et celle de ceux qui l’observent et qui la décrivent. Nous étudierons les propositions explorant les thèmes suivants :
- Paysage sonore de la crise : insultes, chants contestataires/parodiques, obscénités, musiques…
- Émotions de et dans la crise (collectives et individuelles) : colère, mépris, peur, haine, douleur, désespoir…
- Corps en crise : vocalisation, gestes exaltés, jets de pierre, violences, lynchage, hooliganisme, larmes, arrachage de cheveux…
- Agentivité de la crise : mode d’action et de constitution des corps collectifs
- Genre de/dans la crise : présence et gestes des femmes, des enfants…
- Inducteurs de crise : rumeur, claque, agitateurs, prédicateur, « dialogue » public…
- Mise en récit de la crise : verbes, adverbes, adjectifs, topoi littéraires…
Nous accueillons des contributions portant sur toutes les sociétés médiévales (Byzance, Islam, Nord et Occident), et encourageons vivement les perspectives comparatives, interdisciplinaires, ainsi que les réflexions méthodologiques.
Modalités de soumission
Les propositions de communication (15-20 min), contenant titre, résumé de 300 mots et mots-clefs, affiliation actuelle, adresses électronique et postale, équipement et accessibilité requis, et court cv, sont à envoyer à experiencecrisis@gmail.com
d’ici le 20 septembre 2023.
Organisation
- Prof. Piroska Nagy — Université du Québec à Montréal (GRHS) & AMU (TELEMMe)
- Marie-Em. Torres — Aix-Marseille Université (LA3M)
Contact experiencecrisis@gmail.com
Source : Calenda







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