Depuis le XVIIIe siècle, l’occident, marqué par la révolution industrielle et l’expansion des empires coloniaux européens et suivi d’une phase de décolonisation chaotique, fait l’expérience d’un processus de sécularisation croissante et progressive de ses sociétés. Le développement économique et la généralisation du matérialisme accompagne le passage d’un monde majoritairement rural à un monde majoritairement urbain où les concentrations métropolitaines sont uniques dans l’histoire. Dès lors, la ville serait le théâtre de l’immoralité (Nicolas Farelly, 2019) ; Jean-Paul Burdy, 1995), « désignant l’épicentre d’une modernisation qui devrait impliquer l’inéluctable disparition de la pratique religieuse. » (Victor Albert-Blanco, 2024) « La ville serait-elle le « tombeau de la religion » ? », s’interrogent Sébastien Fath, Lucine Endelstein et Séverine Mathieu dans l’ouvrage collectif qu’ils dirigent, « Dieu change en Ville. Religion, espace, immigration ». Le sécularisme aurait-il sonné le glas du religieux ?
Pourtant tenu pour acquis jusqu’au XIXe siècle, le sécularisme cèderait toutefois de plus en plus de terrain au religieux que les récentes conditions sanitaires et sociales auraient, entre autres, galvanisé (Assemblée Nationale, le 2 juillet 2020 ; Alexis Artaud de La Ferrière, Alexis, 2020).
Définir le sécularisme et le postsécularisme : une contextualisation nécessaire ?
Les définitions de ces concepts sont polymorphes en fonction des sociétés, des territoires et des contextes historiques. Ces notions correspondent généralement à un processus de déchristianisation/déspiritualisation et à l’absence d’engagement et de pratiques cultuelles et spirituelles.
Dans La Querelle de la sécularisation, de Hegel à Blumenberg, Jean-Claude Monod identifie deux phases dans ce processus qu’il nomme la sécularisation-transfert et la sécularisation-liquidation (Jean-Claude Monot, 2002). L’émancipation de la tutelle religieuse suivie d’un transfert du sacré vers d’autres confessions/institutions ou formes de pratiques de foi mène à un second temps, celui de la critique acerbe des religions, des croyances et des spiritualités de substitution.
L’âge du sécularisme est acté et tenu pour acquis. Néanmoins, le philosophe allemand Jürgen Habermas, en interrogeant le phénomène dans une société postséculière qu’il situe entre les deux guerres mondiales, démontre que le sécularisme a entamé une nouvelle phase avec la séparation de l’Église-institution et de l’État dans certains pays, semant ainsi les graines de la laïcité.
Il n’en reste pas moins que, comme le souligne le sociologue américain P.L.Berger dans sa formule « la désécularisation » des sociétés modernes, la tendance semble s’inverser en raison d’un retour au religieux (Peter Ludwig Berger, 2001).
Mais s’agirait-il d’un retour en arrière, voire même d’une rétrogression en réponse aux penseurs des Lumières qui voyaient la raison et la critique comme un progrès de la société ?
Dépasser la binarité par une approche dynamique ?
Les relations entre le progrès et la dégénérescence de la société en contextes religieux ne semblent plus dominer les réflexions. Opposer foi et raison s’avère aporique.
Or, le religieux est poreux, et par là-même, se (dé)construit en contexte politicosocio-culturel.
A la croisée de l’histoire, la civilisation, la géographie, la sociologie et l’anthropologie, le concept d’âge post-séculier, la postsécularité ou le postsécularisme est en constante évolution/involution. Demeurant dynamique, le concept évolue/involue/se transforme au sein de sociétés où religions, croyances et spiritualités ont encore droit de cité. Le religieux qui se manifeste dans les sociétés comme dans les institutions religieuses et spirituelles ne cesse de se réinventer, se recomposer et se reconfigurer.
Ce sont précisément les contraintes et les opportunités du monde urbain qui appellent le religieux à se (ré)approprier des espaces propices à son édification qualitative, intensive et extensive. L’espace urbain est l’objet de stratégies d’appropriations territoriales visibles par l’occupation de l’espace, la production de marqueurs spatiaux et sa mise en scène d’évènements « religieux » dans l’espace public.
Quelle place pour le religieux au sein des espaces urbains ?
Une approche de terrain dans les villes et mégalopoles du monde pourra s’appuyer sur :
- L’histoire des périmètres définis et le relevé des marqueurs spatiaux
- L’identification sociale et ethnique des territoires étudiés et des fidèles
- L’appropriation de l’espace par les mouvements religieux, les marqueurs spatiaux qu’ils produisent
- La cohabitation de marqueurs religieux et laïques
- Des indicateurs de vitalité religieuse/spirituelle
- Les politiques ecclésiales et temporelles en faveur/ contre le religieux
- Les stratégies et outils des acteurs pour le rayonnement (édification intensive et extensive)
Espaces réels versus espaces virtuels (Beaude, 2012), ou comment rendre visible le religieux dans l’espace urbain ?
En raison des contraintes religieuses, politiques, économiques et sociales, de nombreux lieux de cultes réels sont contraints à la mobilité ou de fermer leurs portes. En même temps que les politiques religieuses se doivent d’être repensées, de nouveaux besoins des fidèles voient le jour et requièrent une redéfinition des pratiques cultuelles (les cultes 2.0, les réseaux sociaux, les rendez-vous organisés en ligne qui se manifestent dans l’espace réel, etc.). Ce glissement n’est pas anodin, le cyberespace est considéré comme “un changement culturel qui bouleverse” (Marchessault Guy, 2014) les hommes et les institutions. Le religieux ne fait pas exception à cette nouvelle régle.
Si « le religieux ne disparaît pas dans le béton et l’asphalte » (Sébastien Fath, Lucine Endelstein et Séverine Mathieu (Dir.), 2010, p. 1), de quelle manière circule-t-il ? quels sont ses destinations, ses points d’ancrage, ses trajectoires entre espaces « réel » et « virtuel » en territoire urbain ? Le religieux ne serait-il pas une expérience désormais a-territoriale/hors du territoire ?
L’objet de cette journée d’étude sera double :
Il s’agira de tenter d’identifier les espaces/interstices visibles et invisibles, parfois fugaces et insaisissables, qu’occupe le religieux (les lieux de culte, soupes populaires, lectures bibliques, école du dimanche, le cyberespace, etc.) dans les zones urbaines.
tout en interrogeant les stratégies et la créativité des acteurs des missions religieuses et spirituelles qui s’efforcent de rendre visible le religieux dans l’espace urbain. Inversement, quels espaces les acteurs institutionnels, politiques, économiques et sociaux octroient-ils (ou sont-ils prêts à octroyer) au religieux ?
La problématique est par essence pluridisciplinaire et touche l’ensemble des sciences humaines et sociales.
Modalités de contribution
Les propositions de communication de 3000-4000 caractères ainsi qu’une courte notice biographique sont à envoyer à Claire Kaczmarek (claire.kaczmarek@univ-artois.fr) et à François Moullé (francois.moulle@univ-artois.fr)
avant le 1 mai 2024.
La journée d’étude se déroulera le jeudi 12 septembre à l’université d’Artois.
Source : Calenda







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