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Sous la plume d’Ammien Marcellin, l’éloge de Julien l’Apostat exalte en ces termes les facultés mnémoniques de l’empereur : « si l’absorption de certain breuvage avait eu le pouvoir d’augmenter la force de la mémoire, on aurait pu dire qu’il en avait eu le tonneau à sa disposition, et qu’il l’avait mis à sec avant d’arriver à l’âge d’homme » (Histoire de Rome XVI, 5). La capacité de mémorisation, pierre angulaire de l’accomplissement intellectuel, figure ainsi parmi les vertus célébrées par la littérature encomiastique. Au-delà d’un simple outil rhétorique, évoquant l’aptitude à acquérir et à conserver des connaissances, la notion de mémoire se déploie à travers un vaste champ sémantique que reflète la diversité linguistique du monde byzantin. Le terme grec µνήµη (mnêmê) embrasse ainsi les notions de réminiscence et de souvenir, la collecte de traces et d’événements, suggérant aussi bien l’acte de se remémorer que l’empreinte matérielle du passé. La racine syriaque ܕܵܟܹܪ (dākhēr) implique simultanément le fait de se souvenir, d’avoir à l’esprit, de retracer et de retenir le récit d’événements, mais également de commémorer. En arménien classique, le terme յիշատակ (yišatak) signifie à la fois le souvenir, la mémoire, la commémoration, mais désigne aussi un mémorial ; intrinsèque à celle du monument lui-même, la notion de mémoire peut donc être convoquée, à travers ce même terme, pour évoquer un édifice commémoratif.
Enfin, le fait de se remémorer un événement ou une personne est rendu en copte par un verbe qui témoigne d’une conception particulièrement active de ce processus mental : ⲣⲡⲙⲉⲉⲩⲉ ( erpmeeue ), littéralement « faire la pensée ». Ce terme, qui s’emploie ainsi dans le domaine funéraire tout comme dans la littérature, sous-tend l’idée d’une activité intellectuelle intense, productive, qui requiert un effort.Le thème de la mémoire s’affirme de ce fait comme un enjeu prééminent, tant dans les milieux religieux que séculiers, à travers l’ensemble du monde méditerranéen. En Orient chrétien, comme à Byzance, l’écriture de l’histoire passe par l’inscription des événements rapportés dans la continuité du récit biblique. La connexion des événements politiques et de l’histoire religieuse, au service de la construction d’une mémoire collective, s’élabore dans le temps long ; elle s’affirme comme un moyen de légitimation en même temps que d’affirmation des identités confessionnelles et culturelles. Nécessaire à la stabilité et à la cohésion d’une communauté, la perpétuation du souvenir de figures charismatiques – dédicataires, fondateurs et fondatrices, donateurs et donatrices –, se décline aussi bien dans le monde monastique que laïque. Dans sa dimension collective, la mémoire, en particulier religieuse, s’inscrit dans le paysage urbain comme rural. Les pratiques rituelles en assurent la pérennité au sein d’espaces dédiés tels que lieux saints, sanctuaires et sépultures, sans occulter le rôle de la sphère civique. Perpétuée par les sources littéraires et épigraphiques, la mémoire collective s’incarne également dans des lieux, des objets ou des images : autant de témoignages matériels, échos de prototypes vénérables ou de visages contemporains, qui donnent corps au souvenir et focalisent l’attention. Bien qu’il s’avère difficile d’en saisir fidèlement les expressions, l’expérience mémorielle relève aussi de la sphère personnelle et intime. En sollicitant différents canaux sensoriels et processus cognitifs, images, inscriptions et chants participent conjointement à l’élaboration du souvenir, à son activation et à sa transmission. Le rôle privilégié de la mémorisation, mécanisme indispensable à l’apprentissage et à la diffusion du savoir, nous invite à interroger les moyens employés pour forger la mémoire, l’entraîner, la renforcer. Qu’était-il nécessaire de retenir ? Quelle place accordait-on à la culture classique ? Quels indices conservons-nous des méthodes d’assimilation et de récitation ? Au-delà de cette dimension pédagogique, la mémoire individuelle s’exprime enfin par un attachement émotionnel aux lieux et aux défunts, dont les épitaphes, graffiti et souvenirs de pèlerinages nous ont transmis les traces. Ainsi placées sous le signe de la mémoire, les XIVèmes Rencontres byzantines s’inscrivent dans le sillage de cette dynamique mémorielle dont les différentes disciplines de la recherche scientifique participent elles-mêmes étroitement. Lieux et images, sources archéologiques, épigraphiques et littéraires, sont autant d’empreintes dont l’étude, menée dans un cadre méthodologique rigoureux, concourt à révéler le sens et les enjeux de la mémoire, à tous les niveaux des sociétés.
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Informations pratiques :
La mémoire et la trace : commémorer, transmettre, perpétuer. XIVe Rencontres internationales des jeunes chercheurs en études byzantines, éd. Apolline Gay, François Pacha Miran et L.M. Ciolfi, Porphyra, t. 11, 2024 ; 1 vol., 125 p. ISSN : 2240-5240. En ligne.







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