Appel à contribution – Le texte de l’autre. Dialogue interdisciplinaire autour de l’intertextualité et du discours rapporté

« Il y a plus affaire à interpreter les interpretations qu’à interpreter les choses, et plus de livres sur
les livres que sur autre subject : nous ne faisons que nous entregloser »
(Montaigne, Essais, 1592, III.13)

Si le concept d’intertextualité s’est structuré et outillé au long du XXe siècle, dans la lignée des travaux fondateurs d’auteurs comme Bakthine, Kristeva ou Barthes (Limat-Letellier, 2019), il ne faut point oublier que toute une tradition scolastique, universitaire et littéraire consiste à commenter, interpréter et citer d’autres ouvrages antérieurs pour produire un nouveau discours.

Cette « entreglose », pour reprendre la citation de Montaigne que nous commentons à notre tour, compose la fondation de réflexions nouvelles, qui seront à leur tour éventuellement glosées. Pour
construire ce nouveau discours, il faut instaurer entre les textes une relation de parenté ou de dialogue, de quelque façon que ce soit. C’est à ce phénomène de parenté que nous souhaitons nous intéresser lors de ce colloque qui vise à réunir historien·nes, littéraires, codicologues, linguistes et humanistes numériques.

Au cœur des discussions que nous souhaitons mener se situe le concept d’intertextualité, soit des textes mis en relation, qu’on l’entende selon la définition de Genette de « présence effective d’un texte dans un autre » (Genette, 1982 : 8), ou que l’on considère comme Barthes que « tout texte est un intertexte ; d’autres textes sont présents en lui à des niveaux variables, sous des formes plus ou moins reconnaissables : les textes de la culture antérieure et ceux de la culture environnante ; tout texte est un tissu nouveau de citations révolues. » (Barthes, 1974). La relation qu’entretiennent deux énoncés a fait l’objet d’un grand nombre d’analyses et d’études, que ce soit sur le plan littéraire, mais également sur le plan de l’histoire des idées et de la linguistique et ce depuis plus d’un siècle (cf. bibliographie).

L’approche structuraliste des débuts a depuis fait la place à des discours plus situés (féminisme, postcolonialisme, géographie postmoderniste etc.), dépassant le cadre de la littérature (Allen, 2022 :171, 203). Nous proposons d’y revenir à la lumière des nouvelles avancées observées dans différents champs disciplinaires. Il arrive également que certaines recherches s’intéressent à des phénomènes d’intertextualité sans s’en douter, ainsi nous invitons toute personne s’intéressant au discours rapporté ou aux phénomènes de transmission des idées ou des textes à rejoindre nos discussions.

Afin que nos échanges s’ancrent véritablement dans une démarche interdisciplinaire, nous poserons ainsi la question générale de ce qui peut caractériser l’intertextualité pour chaque discipline, des raisons de sa présence dans les sources et des méthodes de détection ou d’étude :

– Verbes dédiés signalant, par leur sémantisme, l’introduction d’une relationintertextuelle (« comme dit / indique / signale / commente X »)
– Que cherchons-nous concrètement lorsque nous cherchons à détecter l’intertextualité ?
– Une fois l’intertextualité détectée, que faisons-nous de cette information ?
– Une fois l’information enregistrée, qu’en tirons-nous ? À quelles questions de recherche cherchions-nous à répondre ?

Les communications s’organiseront autour de trois axes principaux, mais toute proposition étudiant les propriétés et les contours de l’intertextualité, en tant que concept ou au sein d’un corpus spécifique, seront prises en considération. Bien que la langue principale du colloque soit le français, les contributions en anglais sont également acceptées.

Axe 1 — Dialogues historiques des textes et des idées

Les enjeux d’intertextualité sont au cœur d’un certain nombre de disciplines scientifiques, et notamment les études littéraires et historiques qui fondent leur existence sur la citation, l’évocation et l’analyse de textes antérieurs, sources premières de leurs réflexions. Outre l’histoire et l’analyse littéraires, l’intertextualité peut notamment être signifiante pour l’histoire intellectuelle, l’histoire de l’éducation ou l’histoire religieuse, pour qui l’établissement de réseaux de citation(s) peut révéler la circulation d’idées, leur rejet ou leur acceptation. La relation aux sources textuelles, de quelque nature qu’elles soient (actes juridiques, témoignages, inscriptions, mémoires…), ne va cependant pas d’elle-même et engage à la fois une certaine perspective sur leur identité et leur traitement, et une posture spécifique du chercheur ou de la chercheuse qui étudie ces sources.

Les contributions relevant de cet axe s’attacheront notamment à réfléchir à la façon dont les sources textuelles ont été considérées au long de l’histoire des idées et de l’histoire scientifique, de l’antiquité à la période contemporaine. Que peut révéler l’intertextualité pour les études extra-littéraires ? Quels ont été et quels sont aujourd’hui les rôles et les fonctions de l’intertextualité dans la démonstration et la conduite d’une analyse ? Quelles évolutions a subi la dimension intertextuelle, et de quelle façon ces évolutions ont-elles conditionné notre rapport au savoir ?

Axe 2 — Textes, marqueurs textuels et « faisceaux d’indices »

Les mécanismes linguistiques à l’origine des phénomènes d’intertextualité relèvent de plusieurs problématiques. Ils posent d’ores et déjà des questions d’ordre morphosyntaxique, sur les structures
et les mécanismes marquant l’introduction d’un discours second ou d’un énoncé allogène par rapport à un énoncé principal. Ces mécanismes sont multiples :

– Verbes dédiés signalant, par leur sémantisme, l’introduction d’une relation intertextuelle (« comme dit / indique / signale / commente X »
– Prépositions marquant l’introduction d’un discours second (« Selon X »)
– Groupes nominaux divers (« La pensée de X », « Le texte de X », etc.)

Les contributions s’inscrivant dans cet axe pourront interroger l’évolution de ces modèles et de ces mécanismes à travers le temps, selon différents états historiques des langues et au travers de différents types de textes. Elles interrogeront également les oppositions et relations entre les phénomènes intertextuels et des territoires proches, particulièrement les concepts de polyphonie et de discours rapporté, qui incluent sans s’y limiter la notion d’intertexte. Observe-t-on des évolutions et des répartitions des outils linguistiques selon la perspective intertextuelle des locuteurices ? Est-ce que le domaine, le genre ou la séquence textuelle influencent ces outils, et de quelles façons ? Une attention particulière sera apportée aux contributions explorant les enjeux diachroniques de ces problématiques.

Axe 3 — Signalement et matérialisation de l’intertextualité sur les supports traditionnels et numériques

Enfin, nous proposons dans un troisième temps de nous intéresser à la façon dont l’intertextualité a été repérée et signalée au sein des supports textuels eux-mêmes, et les évolutions techniques qui ont accompagné le balisage et le repérage des énoncés allogènes au sein d’un énoncé premier. Des conventions typo-dispositionnelles comme les marginalia, les manchettes, les notes, les guillemets ou les italiques, jusqu’aux hyperliens et aux métadonnées des fichiers numériques, nous désirons explorer à la fois le format de ces balises au sein de l’histoire de l’écrit mais également la façon dont ces choix visuels et intellectuels influencent le rapport aux sources et aux outils linguistiques les accompagnant.

Notons que dans le cas des supports numériques, ce signalement de l’intertextualité a lieu à deux niveaux distincts : celui des formats de stockage1, et celui des interfaces avec les lecteurs/annotateurs2. À ces deux niveaux, ces matérialisations, parce qu’elles reflètent des modèles de ce que serait l’intertextualité, ouvrent des potentialités tout en en refermant d’autres. Les contributions relevant de cet axe pourront par exemple traiter des variations ou des continuités dans les formes qu’a pris ce signalement de l’intertextualité (sur les supports traditionnels comme numériques), les possibilités qu’elles offrent, ou encore dans les expériences plus ou moins réussies de « traduction » d’une forme dans une autre.

Informations pratiques :

Le colloque aura lieu le 1er et le 2 juillet 2025 à Paris (Maison de la Recherche, Sorbonne Nouvelle).

Le colloque sera diffusé à distance, et les présentations enregistrées (sous réserve d’accord de diffusion des conférenciers et conférencières).

Les propositions de communication, sans mention d’auteur ou d’autrice ou de rattachement institutionnel, devront faire une page maximum (sans bibliographie).
o Elles préciseront le titre de la communication ainsi que l’axe de travail pressenti, et devront également préciser les hypothèses de recherche, le corpus (le cas échéant), la méthode de travail et les résultats attendus.
o Le nom et le rattachement des auteurs ou autrices, ainsi qu’une brève notice biographique, seront envoyés en parallèle dans un second document.
o La proposition et la notice seront envoyées au format .docx ou .odt à morgane.pica@ens-lyon.fr et à mathieu.goux@unicaen.fr avant le 15 novembre 2024.

Les contributions feront l’objet d’une publication collective après l’événement.

Calendrier prévisionnel :

Septembre 2024 : Envoi de l’appel
15 novembre 2024 : Clôture de l’envoi des propositions
15 janvier 2025 : Acceptation/Refus des propositions après avis du conseil scientifique

Comité d’organisation :

Jean Barré (ENS-PSL)
Aurélien Bénel (Université de technologie de Troyes)
Sarah Gaucher (Université Grenoble Alpes)
Mathieu Goux (Université de Caen Normandie)
Perrine Maurel (Sorbonne Université)
Laurence Mellerin (CNRS-HiSoMA)
Sarah Orsini (Université Grenoble Alpes)
Matthias Paulus (Université Rennes 2)
Morgane Pica (ENS de Lyon)
Alan Van Brackel (Université Sorbonne Nouvelle)

Comité scientifique :

Jean-Michel Adam (Université de Lausanne)
Aurélien Berra (Paris-Nanterre)
Roger Chartier (EHESS)
Jean-Gabriel Ganascia (Sorbonne Université)
Dominique Lagorgette (Université de Savoie)
Pascale Mounier (Université de Grenoble)
Michel Sot (Sorbonne Université)
Mathieu Valette (INALCO)

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Réseau des médiévistes belges de langue française
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