Appel à contribution – Malheurs du corps épique : figuration, symbolisation (Antiquité, Moyen Âge, Renaissance)

Portant sur des sources littéraires, le colloque entend étudier ou interroger les représentations du corps épique mis à mal, de l’Antiquité à la Renaissance. Les communications pourront s’inscrire dans telle période exclusivement ou assumer une démarche plus diachronique, en comparant par exemple des œuvres appartenant à des périodes différentes – antique, médiévale ou renaissante.

La bibliographie (voir ci-dessous) impose le double constat suivant :

1) l’anthropologie historique a permis aux représentants de la Nouvelle Histoire de baliser la bibliographie d’études déjà solides participant d’une histoire du corps, en particulier depuis les années 2000. Ce renouveau des analyses et des objets historiques a imposé de nouveaux outils de recherche, pour la plupart limités à telle ou telle période.

2) Les études littéraires, pour leur part, ont surtout souligné la valorisation intrinsèque au corps du héros épique, corps glorieux ou lumineux, véritable « corps de transfiguration », qui, révélant des qualités morales hors du commun, s’affirment à travers un parcours exemplaire d’épreuves qualifiantes. 

 Or, dès ses actes fondateurs, le genre épique fait coexister, à côté d’Achille, Thersite dans l’Iliade (II, 213-224 pour son portrait). Avec ce personnage, le poète homérique semble associer veulerie morale, laideur hideuse et bassesse sociale, au point que Thersite devient l’emblème d’un autre corps épique. Derrière cette figure, exemplaire d’une diversité des personnages épiques, nous souhaitons interroger les malheurs du corps épique, que ce soit sur le champ de bataille où l’intégrité du corps épique est interrogée, ou en dehors des combats : pourront alors être analysés les corps épiques vieillissants, éprouvés, marginalisés.

 Les propositions de communication pourront s’inscrire, sans exclusive, dans l’un des axes suivants (les exemples cités proviennent de l’épopée antique mais trouveront des analogues dans les textes du Moyen Âge et de la Renaissance) :

–       Malheurs du corps sur le champ de bataille : les supplices et les agonies du corps blessé et souffrant, véritable corpus dolens, peuvent apparaître comme autant de miroirs inversés du corps héroïque. Quels usages l’épopée propose-t-elle de la description des corps vulnérables ? On pourra ainsi envisager ses fonctions narratives – comment l’assassinat de Patrocle relance-t-il l’intrigue de l’Iliade ? – ; stylistiques – le recours à l’hypotypose dans l’acharnement contre les corps dans la Pharsale de Lucain – ; ou encore son rôle dans la construction du personnel héroïque – l’importance de la mort de Pallas dans la définition d’un héroïsme propre à Énée dans l’Énéide. 

–       La dégradation des corps défaits ou vaincus constitue autant d’humiliations qui contreviennent au code de valeurs – morales, religieuses, politiques – que l’épopée affirme par ailleurs. De tels passages peuvent alors interroger directement l’épopée comme code générique. En arrière-plan se pose ainsi la question de la représentation des (contre-)modèles que l’épopée élabore. C’est ainsi que l’insistance sur le corps et les fonctions corporelles des prétendants de Pénélope dans l’Odyssée contribue à en faire des antithèses du héros tandis que la galerie des tyrans, modèles inversés du roi juste et pieux, que proposent les épopées (Mézence dans l’Énéide ; Capanée dans la Thébaïde de Stace…) travaille de l’intérieur la normativité épique, y compris dans son rapport au corps social.  

–       Des malheurs, nous passons aux défauts ou aux passions épiques qui affectent et gâtent le corps des personnages épiques, la mollesse, la paresse, la peur confinant parfois à la couardise constituent autant de manquements par rapport au comportement attendu pour le héros et son rang. De ce point de vue, la présence de personnages a priori étrangers aux valeurs héroïques dans l’épopée pourra être interrogée, par exemple pour leur âge – vieillards –, ou pour leur modestie sociale – marginaux et mendiants, comme Ulysse dans les derniers chants de l’Odyssée. Dans les Métamorphoses, Ovide propose une épopée du corps changeant, envisageant entre autres la dégradation des corps héroïques vers une animalisation ou une réification.

Corpus: 

Pour l’Antiquité, l’ensemble du corpus en grec et en latin est concerné.

Le corpus médiéval sur lequel le colloque invite à réfléchir n’est pas forcément, ni prioritairement, la chanson de geste, genre auquel on réduit trop souvent la production épique au Moyen Âge. Si l’on ne peut exclure une influence possible, par divers phénomènes d’osmose, de l’épopée latine sur la chanson de geste, cette dernière est un genre spécifiquement médiéval, sans continuité phylogénétique avec l’épopée antique, contrairement à un certain nombre de textes médiévaux, traditionnellement appelés « romans », mais qui relèvent génétiquement de l’épopée, comme le Roman de Thèbes ou le Roman d’Eneas, qui sont en effet de libres traductions-adaptations de la Thébaïde de Stace et de l’Énéide de Virgile. Le Roman de Troie ou les divers Romans d’Alexandre, qui puisent dans des sources latines historiques ou pseudo-historiques, sont eux aussi fortement marqués par l’épopée. La matière arthurienne elle-même se coule parfois, momentanément, dans un moule assurément épique, comme dans Les Premiers Faits du roi Arthur (ou la Suite-Vulgate du Merlin). Le colloque appelle ainsi à explorer un corpus largement ouvert par rapport à la terminologie générique en cours, laquelle minore finalement l’importance de l’épique ou de l’épopée dans la production littéraire du Moyen Âge – une production qu’il serait illégitime de réduire aux seuls textes en langue française, en raison bien sûr de l’existence d’une riche littérature épique (ou apparentée) médiolatine, comme le Waltharius ou le Carmen in honorem Hludovici d’Ermold le Noir pour l’époque carolingienne, ou, plus tardivement, l’Alexandréide de Gautier de Châtillon ou l’Iliade de Joseph d’Exeter, pour ne citer que les textes les plus connus. 

Le corpus renaissant peut tenir compte aussi bien des traductions d’Homère et de Virgile (pour y voir précisément comment les différentes mises à mal du corps épique antique sont prises en compte dans le travail de « translation » en français) que des « poèmes héroïques » qui, en français ou en latin, paraissent dans le contexte des guerres d’Italie, et des « longs poèmes » originaux qui, dans le prolongement de La Franciade de Ronsard (1572), foisonnent à la fin du siècle, témoignant d’une véritable « renaissance de l’épopée » (Bruno Méniel). Le corps « engourdi » ou « paresseux » de Francus au début de La Franciade n’est-il pas le signe d’une crise morale et politique plus profonde ? Dans quelle mesure le contexte des Guerres de Religion avec son lot de corps outragés et humiliés affecte-t-il la représentation du corps héroïque de l’épopée renaissante ? Le seul exemple des Tragiques d’Agrippa d’Aubigné suffit à ouvrir de riches perspectives. Il illustre du reste l’importance, à la fin du XVIe siècle, de l’épopée historique s’inspirant de La Pharsale de Lucain. On ne s’interdira pas non plus de voir comment l’influence du Roland furieux de L’Arioste ou de la Jérusalem délivrée du Tasse, qui puisent à d’autres sources que l’épopée antique tout en relevant bien du registre épique, permet de repenser le corps héroïque et son avilissement dans le corpus épique français – en ouvrant aussi la réflexion au traitement du corps martyrisé dans l’épopée chrétienne prémoderne : en quoi le corps héroïque païen s’oppose-t-il au corps héroïque chrétien dans sa manière d’être déprécié ? Il sera ainsi fructueux d’analyser comment, dans le corpus épique de la fin du siècle, le corps du héros ou de l’héroïne, quand il est malmené, déconsidéré ou dégradé, témoigne des « troubles » qui affectent un monde dont les valeurs essentielles sont remises en question dans les convulsions de la guerre civile et du schisme religieux.

 Les propositions de communication, accompagnées d’un résumé ou d’un argumentaire d’une vingtaine de lignes, sont à adresser avant le 15 décembre 2025 aux trois adresses suivantes :

pierre-alain.caltot@univ-orleans.fr 
philippe.haugeard@univ-orleans.fr
nicolas.lombart@univ-orleans.fr

Source : Fabula

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Réseau des médiévistes belges de langue française
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