Colloque conclusif du programme. Rome, 27-29 octobre 2026
Ce colloque doit conclure le programme Pax normanna[1] (resp. Pierre Bauduin, Université de Caen-Normandie/CRAHAM, et Annick Peters-Custot, Université de Nantes/CRHIA) inscrit parmi les programmes de recherche structurants 2022-2026 de l’École française de Rome. Il fait donc suite aux précédentes rencontres scientifiques du programme : le colloque de Cerisy (octobre 2022) sur « la Pacification », les journées d’études consacrées aux « premières générations de la conquête » tenues à Oxford (octobre 2023) sur « Partir » et à Ariano Irpino (octobre 2024) sur « S’établir », enfin les journées d’études de Cosenza-San Marco Argentino (octobre 2025) sur « Gouverner la pluralité ».
Après avoir considéré les modalités et raisons multiples et croisées des mouvements de départ et des conditions d’implantation des conquérants au sein des « Mondes normands médiévaux », ainsi que les modes de gouvernement de la « pluralité augmentée » créée par ces installations sur la longue durée, les journées d’études accueillies à l’École française de Rome veulent considérer ce qui est une réalité variable, mais constante des mouvements de conquête et de construction politique dans les mondes normands médiévaux : l’innovation dans tous les champs de l’activité sociale, politique, économique, religieuse, culturelle, linguistique, en contexte de conquête et de post-conquête.
La créativité n’est pas un monopole des situations de conquête, ni même de déplacement ou de migration. Les phénomènes migratoires en eux-mêmes ne conditionnent pas forcément l’émergence d’un terreau fertile pour le développement d’idées ou de comportements novateurs, même s’ils créent des conditions favorables par la mise en contact de sociétés diverses : la rencontre, la confrontation d’expériences et de sociétés diverses n’impliquent pas la circulation de connaissances, laquelle dépend largement d’une capacité à recevoir la nouveauté, en particulier dans des sociétés médiévales où le progrès et l’innovation ne sont pas considérés comme des valeurs positives ni comme des stimulations intellectuelles ou socio-politiques. En revanche, les dynamiques impliquant une mobilité collective, une conquête, une implantation à long terme et une construction politique (ou une tentative de construction politique) mettent en œuvre, à des degrés divers mais de manière récurrente, des logiques d’adaptation. Ces dynamiques procèdent d’une confrontation entre ce que les conquérants connaissent et ce qu’ils découvrent, en termes d’ordonnancement socio-politique, d’organisation économique, de vie religieuse, d’usages, de coutumes, de normes, etc. En particulier, les contributions qui ont été présentées lors des précédentes journées d’études, sur le gouvernement de la pluralité (2025), ont montré la capacité des populations locales comme des nouveaux gouvernants à créer des modalités nouvelles de gouvernement qui devaient affronter la multiplicité des traditions, des usages et des défis dans des contextes guerriers ou fragiles.
Ainsi, les conquêtes qui engendrent des constructions politiques sont des situations qui non seulement stimulent l’innovation, mais la rendent pratiquement nécessaire. Les situations nées de processus de conquêtes, même lents, sont instables ; les « conquérants » sont en situation minoritaire et souvent se déchirent entre eux en même temps qu’ils avancent dans la dynamique guerrière et d’insertion ; les révoltes et contestations ne sont pas rares, et il y a souvent urgence à identifier les moyens de créer le consensus a minima auprès des élites autochtones ; enfin le gouvernement implique de fonder rapidement les modalités de mobilisation des ressources et des individus susceptibles de concourir à la stabilisation et à la pérennisation de la (ou des) nouvelle(s) construction(s) politique(s) émergente(s).
Les déploiements historiographiques ont perçu ces réalités selon deux lectures : l’une envisageait l’innovation comme une expression d’un «mythe normand, et l’autre, plus récente et encore en cours, sous l’angle d’une combinaison d’héritages La première approche relève d’une historiographie traditionnelle qui a longtemps associé les conquêtes normandes aux innovations politiques, administratives, sociales et culturelles connues par les pays concernés. Ces changements, subis ou acceptés, ont alimenté un « mythe normand » connoté de plusieurs manières – positives ou négatives (« Norman Yoke ») – et ont durablement influencé les analyses historiques dans chacun des espaces concernés depuis le XVIIe siècle. Dans le cas des Normands de Sicile, la lecture oscille entre celle de l’Italie risorgimentale, qui a creusé le mythe de « l’échec », inéluctable et écrit d’avance, des Hauteville, et une vision résolument moderne de l’Etat sicilien.
D’un autre côté, dans l’historiographie même la plus récente, l’émergence de modes de gouvernement et d’insertion des conquérants dans le paysage socio-politique, économique, religieux et culturel qu’ils investissaient a été le plus souvent considérée sous l’angle de l’adaptation et surtout de la combinaison des héritages : héritages franc et scandinave dans le cas de la Normandie à compter de la fin du IXe siècle ; héritages anglo-saxon et normand dans le cas de l’Angleterre et du duché de Normandie après 1066 ; héritages byzantin, islamique et lombard dans le cas du royaume Hauteville de Sicile (et ses antécédents) à partir des années 1040 ; héritages « francs » et orientaux dans le cas de la principauté d’Antioche. S’il est admis que les « hommes du nord » ont manifesté, au cours de leurs mobilités du haut Moyen Âge, une particulière propension et une facilité visiblement peu ordinaire à s’intégrer dans les différents substrats locaux où ils s’inséraient, l’analyse de leurs réussites en ce domaine (mais aussi de leurs échecs) ne peut être conduite uniquement en termes d’héritages à mobiliser. Cette vision a plusieurs inconvénients :
- Elle essentialise les éléments constitutifs et l’identité des terrains d’insertion (Sicile « islamique », Calabre « byzantine », Angleterre « saxonne…) ;
- Elle oriente le regard et les enquêtes vers des appartenances figées ou vers l’identification rigide de la nature des constructions politiques issues d’une conquête (le royaume de Sicile, un royaume « féodal », « byzantin », « oriental » ?) ;
- Elle ne comprend la construction politique issue d’une combinaison entre conquérants et « soumis » que dans des termes de domination (qu’il conviendrait d’interroger) des premiers sur les seconds ; et de captation d’archétypes politiques (la monarchie anglo-saxonne, l’empire islamique, le modèle byzantin, la monarchie féodale, etc.) ;
- Elle sur-politise l’ensemble des enjeux relatifs à l’insertion des nouveaux arrivés dans le terrain de leur installation ; enfin, elle délégitimise l’idée que les sociétés issues de la combinaison entre les « conquérants » (toujours minoritaires et dont on sait que, pour cette raison, ils devaient très rapidement ne plus être identifiés à des « conquérants ») et les populations autochtones aient pu ensemble (et avec d’autres, en particulier des protagonistes extérieurs) créer du nouveau en fonction du contexte événementiel, du cadre géopolitique et des conditions régionales.
C’est donc en gardant à l’esprit ces pesanteurs historiographiques, les questionnements qu’elles posent et les acquis des recherches récentes permettant de s’en dégager qu’il convient aujourd’hui de revisiter cette inventivité – le terme prête lui-même à discussion – issue d’une situation de conquête.
Le programme Pax Normanna ne pouvait s’achever sans envisager l’innovation et la créativité comme des éléments clefs d’analyse et de compréhension des logiques de conquête et de construction politique afférentes. Ces notions, aujourd’hui connotées positivement et ici employées dans un contexte médiéval, devront elle-même être discutées : elles seront comprises non comme porteuses d’un jugement de valeur mais comme la capacité des nouveaux venus à élaborer une véritable ingénierie de gouvernement combinant, dans des proportions variables, des traditions anciennes et des pratiques nouvelles ; la limite entre ces deux éléments étant parfois difficile à établir. Le colloque conclusif du programme demandera donc aux contributeurs et contributrices d’étudier les logiques d’insertion individuelle mais surtout collective issues d’une dynamique de mobilité et de conquête, sous l’angle de l’expérimentation (infructueuse ou réussie), c’est-à-dire du choix, parmi de multiples possibilités, de solutions qui ne dépendent pas de la pure réplication d’« héritages ». Cela revient à considérer l’aptitude à combiner avec pragmatisme les traditions et à associer de matière novatrice des idées ou des pratiques anciennement éprouvées à des créations permises par la situation de conquête.
Cette enquête dans les mondes normands médiévaux à l’aune de leur créativité – celle de tous les protagonistes et non seulement celle des conquérants eux-mêmes – portera sur l’ensemble des champs de l’activité. Elle interrogera donc, forcément :
- Les innovations normatives, juridiques et coutumières ;
- La créativité gouvernementale, qu’elle soit de l’ordre des institutions, des organisations administratives, fiscales, de la collecte des informations, mais aussi des modes de représentation, des rituels et cérémonies, des attributs des souverains ;
- Les innovations militaires, qu’il s’agisse du recrutement des hommes (on pense aux mercenaires) ; à la définition de leur service ; aux besoins logistiques ; aux fortifications ; à la poliorcétique ;
- Les nouveautés dans l’organisation socio-politique, la délégation de l’autorité publique, l’organisation des élites, les relations avec les médiations politiques (monastères, clergés, églises) ;
- Les innovations dans l’ordre de la parole socio-politique : usages de l’écrit, des formes diplomatiques des documents, des langues, des alphabets éventuellement ;
- Les innovations économiques, dans l’ordre des infrastructures (ports, monnaies, fiscalité, foires et marchés), dans la faveur à tel ou tel groupe de commerçants (les Amalfitains dans le royaume de Sicile par exemple), dans l’implication de l’autorité publique en général…
Ce bref inventaire n’épuise ni les champs d’enquête ni les enjeux du thème structurant ce dernier colloque Pax Normanna.
Les interventions (d’une durée de 30 mn maximum) seront présentées en français, italien ou anglais. Les propositions, accompagnées d’un argumentaire, seront transmises au plus tard le 30 avril 2026 à l’un des organisateurs :
annick.peterscustot@univ-nantes.fr
[1] Sur ce programme de recherche, voir : https://mnm.hypotheses.org/5368 et https://www.efrome.it/p/pax-normanna







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