Colloque – Le paysan désarmé. Pour une sociologie du majoritaire dans le le monde médiéval

Durant la période médiévale, l’activité et la survie de l’essentiel de la population s’inscrivent dans un mode de production dominant fondé sur l’agriculture et reposant sur un contrôle simultané des hommes et des terres. S’essayer à une « sociologie majoritaire » du monde médiéval implique donc d’étudier les spécificités de cette forme particulière, dont la perpétuation avait permis à Jacques Le Goff de défendre l’idée d’un long Moyen âge.

Afin de ne pas sombrer dans les généralités ou de donner une vision trop homogène de l’univers étudié, une telle étude doit se pencher sur des dimensions particulières : ici, le désarmement paysan, c’est-à-dire la manière dont les producteurs agricoles ont été progressivement réduits à une position de purs producteurs. En d’autres termes, il s’agira d’identifier la façon dont se constitue de manière relativement systématique la position du « paysan ».

Ce processus possède une triple dimension :

– Le désarmement physique : c’est-à-dire la privation de la capacité de résistance à la violence et d’action violente en dehors de la sphère limitée du groupe des producteurs lui-même. Cette privation de la violence est toujours une notion relative : la possession d’armes et l’activité violente n’impliquent pas que l’on puisse en faire un usage légitime et, surtout, significatif. La privation peut ainsi passer par des transformations dans le domaine de l’armement qui rendent inopérantes hors du groupe des producteurs les modalités de violence auxquels ils ont accès. Cela implique aussi la disparition au sein de la communauté, et dans la forme de vie de chaque producteur, de la position de combattant « pertinent », c’est-à-dire à la fois légitime et doté d’une capacité effective face aux spécialistes de la violence.

– Le désarmement symbolique : soit, à la fois, le même processus de privation dans la sphère de l’économie symbolique dominante (l’ecclesia) et la participation des groupes de producteurs à leur propre domination. Il peut donc y avoir à la fois une violence légitime à l’intérieur du groupe des producteurs et une perte de cette légitimité lorsqu’elle sort de la sphère de la communauté de production.

– Le désarmement historiographique : cette dernière étape concerne la naturalisation de la position socialement construite de paysan-producteur.

Les enquêtes n’auront pas pour but de mettre en avant un modèle global, mais au contraire de présenter la multiplicité d’occurrences et de formes du processus étudié, afin de déterminer dans quelle mesure celui-ci est à la fois significatif et distinctif pour l’Occident médiéval latin – sans perdre de vue que cette variation constitue l’une des conditions de possibilité du mode de production dominant de l’époque contemporaine.

Évoquer ainsi la privation de la violence fait immédiatement penser à la définition wébérienne de l’État comme groupe dominant ayant le monopole de la violence légitime sur un territoire donné – une violence dont Pierre Bourdieu a souligné ensuite l’importance de la dimension symbolique[1], en plus de la violence physique[2]. Cependant, cette approche peut conduire à associer chronologiquement et de manière quasi mécanique formation de l’État et processus de monopolisation de la violence. Il s’agit au contraire d’aborder des modalités, intermédiaires, préalables à la monopolisation étatique – ces deux termes devant s’entendre sous le sens de conditions de possibilités d’une forme particulière de l’État, et non comme étapes nécessaires d’un processus général – ce qui implique aussi d’établir un certain nombre de comparaisons avec des situations extra-européennes, où ce processus de confiscation prend des formes différentes ou encore ne se manifeste pas, sans pour autant empêcher la construction de formes usuellement attribuées à l’État.

[1]La dimension symbolique ne consiste pas dans une « moitié » symbolique dont l’autre moitié serait physique mais dans le fait que la violence est acceptée par les agents qui la subissent. La violence symbolique est donc l’incorporation de la domination par les dominés eux-mêmes.

[2]Sur l’histoire de ce principe et de cette formulation avant Weber, cf. Whitman, James Q. « Aux origines du “monopole de la violence” ». De la société à la sociologie, édité par Catherine Colliot-Thélène et Jean-François Kervégan, ENS Éditions, 2002.

Programme :

13h30 : Accueil

14h00 : Alexis Fontbonne (Université de Namur/École normale supérieure) – Le « paysan désarmé » une spécificité occidentale ? Introduction comparatiste

14h45 : Etienne Renard (Université de Namur) – Le rôle militaire du paysan, Ve-Xe siècle

15h45 : pause

16h00 : Philippe Lefeuvre (Université de Tours) – Des paysans désarmés par la cité ? Réflexion historiographique sur la Toscane des XIe-XIVe siècles

17h00 : Laurent Feller (Université Paris 1 – Panthéon-Sorbonne) – Résister au dominium par le droit : l’usage de l’institution de l’adoption par des paysans en contexte de lutte (Campanie, XIIIe siècle)

9h00 : Lorenzo Tabarrini (Università di Bologna) – Formes de résistance paysanne en Toscane et en Émilie au Moyen Âge central (1100-1250)

10h00 : Charles West (The University of Edinburgh) – Le paysan désarmé, des Carolingiens à la paix de Dieu.

11h00 : Pause

11h30 : Stuart Pracy (University of Exeter) – The Lordly Reconfiguration of Time in Early Medieval England

12h30 : Alexis Fontbonne (Université de Namur/École normale supérieure) – Mot de conclusion

13h00 : repas

9-10 mars 2026
Université de Namur – Faculté de Philosophie et Lettres, Salle académique

Organisation : Alexis Fontbonne (UNamur/ENS)
Inscription : alexis.fontbonne@unamur.be

Source : Université de Namur – PraME

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Réseau des médiévistes belges de langue française
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