Appel à contribution – In medias res. Les intermédiaires de la domination (France du Nord, îles Britanniques, IXe-XIIIe siècle)

Si, au sens le plus courant, l’intermédiaire désigne quiconque s’interpose entre différents individus ou groupes, le terme peut, dans un sens plus restreint et circonscrit à l’étude des rapports de domination, renvoyer à l’ensemble de leurs relais, agissant de manière ponctuelle ou durable (officiers, mandataires, délégués, représentants, légats, émissaires, arbitres, commissaires, envoyés…). À la suite d’un premier colloque tenu à Cerisy en 2024 sur la domination sociale en Normandie (XIe-XVe siècle), cette nouvelle rencontre vise à analyser comment ces intermédiaires humains contribuent au maintien des différentes formes de domination – qu’elles soient seigneuriales, princières, ecclésiastiques ou urbaines. Entre dépendance et autorité déléguée, ils jouent un rôle central dans l’exercice concret du pouvoir, mais aussi dans la production et la légitimation de l’ordre social. Par leurs actions et comportements, ces intermédiaires contribuent à faire accepter, à modeler ou à imposer cet état de fait auprès des populations.

            Le concept de domination ne doit pas ici être compris comme un simple synonyme de pouvoir ou de gouvernement. Sous la plume de Max Weber, la domination conjugue en effet deux aspects. D’une part, elle se manifeste par « la possibilité de contraindre d’autres personnes à infléchir leur comportement en fonction d’une volonté propre ». D’autre part, elle repose sur « une forme de docilité » par laquelle les dominés adhèrent à l’ordre social imposé. En ce sens, la domination est également une construction intellectuelle qui a vocation à se naturaliser, à devenir une évidence n’ayant plus besoin de se justifier pour exister.

Il s’agit donc de considérer la domination autrement que comme une somme de rapports binaires (seigneur/dépendant, clerc/laïc, prince/sujets), figés (une domination chasse l’autre ou peut être contestée) et compartimentés (économique, social, politique, culturel, etc.). La domination se caractérise plutôt par ses effets cumulatifs, à différents échelons de la société : un dominant peut aussi être un dominé et plusieurs formes de domination peuvent s’exercer sur un seul individu ou un seul groupe. Les intermédiaires se situent au cœur de ces mécanismes : tout en étant eux-mêmes pris dans des rapports de domination, ils contribuent à l’imposition de l’ordre social et à l’élaboration du consentement des dominés.

Dès lors, l’analyse des relais de la domination suppose de distinguer intermédiation et médiation, deux notions renvoyant à des conceptions différentes. L’approche par l’intermédiation envisage les relais comme des acteurs situés entre gouvernants et gouvernés, chargés de transmettre des décisions ou des normes issues d’un centre dans un rôle relativement neutre. À l’inverse, l’approche par la médiation souligne que le pouvoir n’existe qu’à travers les opérations qui le rendent effectif : les relais interprètent, traduisent et ajustent les règles aux situations, participant ainsi à la production de la domination (Barraut-Stella et Michon, 2024). La domination apparaît ainsi comme un processus médiatisé, inscrit dans des pratiques et des dispositifs, ce qui rejoint la perspective de Foucault selon laquelle elle s’exerce à travers une multiplicité de micro-pratiques plutôt qu’à partir d’un centre souverain (Foucault, 1975). Dans cette perspective, la théorie de l’acteur-réseau propose de distinguer l’intermédiaire, censé transmettre une action ou une information sans la transformer, du médiateur, qui introduit au contraire des opérations de traduction et de déplacement (Akrich, Callon, Latour, 2006). Cette distinction a toutefois été nuancée : empiriquement, toute transmission implique des ajustements et des interprétations, de sorte que les acteurs supposés fonctionner comme intermédiaires agissent le plus souvent comme des médiateurs.

Il apparaît ainsi que les termes intermédiaire et médiateur ne s’excluent pas mais relèvent de registres d’analyse différents. Intermédiaire peut être utilisé de manière descriptive pour désigner une position située « entre » des pôles sociaux, tandis que médiateur s’avère plus pertinent pour analyser les effets concrets de la domination, en soulignant le caractère actif et transformateur des relais. Le choix entre ces termes dépend donc de la nature et de la richesse des données disponibles : lorsque celles-ci sont limitées, l’analyse se borne souvent à identifier des positions et des circulations, relevant de l’intermédiation ; en revanche, lorsque les sources permettent de saisir les opérations de traduction et de transformation du pouvoir, la notion de médiation s’avère plus pertinente. En pratique, le chercheur peut alterner ces notions selon l’étendue de ses observations, en gardant à l’esprit que la neutralité des intermédiaires est rarement empirique et que la distinction entre intermédiation et médiation reste débattue dans les sciences sociales (Barraut-Stella & Michon, 2024).

Ces analyses théoriques permettent d’appréhender les intermédiaires comme des « agents de liaison » qui, selon leurs intentions et leur agentivité propre traduisent et transmettent concrètement la domination (Raj, 2016 ; Meyzie, 2025). Ce lien s’opère à travers des actions diverses, qui relèvent à la fois des intentions des acteurs – l’intermédiaire pouvant trouver un intérêt propre à exercer cette fonction de mise en relation – et de leur position dans les rapports de domination. Ainsi, un grand aristocrate n’entretient pas le même rapport à l’autorité qu’un « coq de village ». Cette diversité de situations se traduit par une grande variété de statuts et conduit à s’interroger sur les conditions qui rendent possible l’accès de certains individus à cette fonction.

À cet égard, les sociologues mobilisent la notion de « configurations sociales et politiques » pour rendre compte des mécanismes de l’intermédiation. Le réseau relationnel d’un individu, son ancrage local, sa proximité familiale avec les gouvernants ou encore son insertion dans les institutions du pouvoir constituent autant de facteurs – non exhaustifs – qui, combinés de manière variable, forment des configurations différenciées. Les communications auront ainsi pour objectif de mettre en lumière ces configurations et d’en analyser les effets. Dans cette perspective, les méthodes d’analyse et de visualisation de réseaux peuvent constituer des outils heuristiques particulièrement féconds, en permettant de cartographier les relations et d’identifier des positions d’intermédiation.

Dans le prolongement de ces réflexions sur les mécanismes de l’intermédiation et sur la diversité des configurations sociales et politiques qui la rendent possible, les recherches sur les intermédiaires du pouvoir à l’époque médiévale ont été considérablement renouvelées par le développement des approches prosopographiques, notamment pour le second Moyen Âge. Celles-ci ont permis d’affiner la connaissance des acteurs impliqués dans l’exercice du pouvoir, en offrant une vision plus précise non seulement des entourages princiers, mais aussi de l’ensemble des agents participant, à des degrés divers, aux processus de gouvernement en dehors du cadre princier. Elles ont ainsi mis en lumière des groupes sociaux particulièrement investis dans ces dynamiques, tels que les clercs – acteurs majeurs de la construction de l’État médiéval puis moderne –, les officiers ou les élites urbaines.

Pour la période comprise entre la fin de l’époque carolingienne et le règne de Louis IX, ces travaux se concentrent toutefois sur des objets et des approches spécifiques à l’instar des études fondatrices de Philippe Depreux sur l’entourage de Louis le Pieux ou d’Éric Bournazel sur la familia regis. Néanmoins, l’historiographie récente a souligné avec force le rôle central non seulement des entourages princiers, mais aussi d’autres agents du pouvoir – au premier rang desquels figurent les officiers – dans l’action des gouvernants médiévaux, comme en témoignent les publications régulières qui leur sont consacrées (Feller, 2004 ; Lemesle, 2011). Il s’agit d’individus qui, même s’ils ne font pas l’objet de corpus prosopographiques autonomes, peuvent être aisément identifiés et exploités à partir de bases de données plus larges (Thesaurus Personnes, PASE, E-personæ), ou de travaux prosopographiques existants, tels que la prosopographie des premiers juges des rois de France au XIIIe siècle par Pierre-Anne Forcadet, des baillis et des sénéchaux des rois de France jusqu’au début du XIVe siècle par Léopold Delisle, celle des abbés bénédictins de Normandie entre le Xe et le XIIIe siècle par Véronique Gazeau, les travaux de Katharine Keats-Rohan sur les individus mentionnés dans le Domesday Book, ou encore les volumes des Fasti Ecclesiæ Gallicanæ. Ces ensembles compilent aujourd’hui des données sur un grand nombre d’individus et fournissent, a fortiori, une documentation suffisante sur les intermédiaires entre le IXe et le XIIIe siècle.

S’inscrivant dans la continuité de ce renouvellement historiographique, l’étude des intermédiaires du pouvoir a suscité un intérêt particulièrement marqué pour certains groupes sociaux, tant dans l’historiographie de langue française que dans celle de langue anglaise. Pour ne donner qu’un seul exemple, les reeves et les shérifs anglais ont ainsi attiré l’attention des historiennes et historiens, en partie en raison de la très mauvaise réputation que leur attribuent les sources médiévales. Les recherches récentes ont toutefois permis d’affiner l’analyse de leurs profils, en mettant en évidence la diversité de leurs trajectoires sociales et les dispositifs de contrôle encadrant leurs actions (Sabapathy, 2014). Sur le continent, des travaux comparables ont porté sur les vicomtes ou les vassaux royaux, qui ont suscité un intérêt soutenu (Nieus, 2008 ; Pezé, 2025). Récemment, de nombreux travaux sont venus éclairer le rôle de certains intermédiaires ecclésiastiques, comme les prêtres, les doyens de chrétienté (Beaulande-Barraud & Combalbert, 2024 ; Hickin et al., 2025) ou encore les abbés (Paquet, 2018). Les travaux consacrés aux spécialistes de l’écrit et aux pratiques scripturales ont également permis d’éclairer les modalités de production de documents essentiels à l’exercice de la domination, tels que les enquêtes (Dejoux, 2014). De plus, la place des femmes dans les processus de médiation a été soulignée, ainsi que le lien qu’elles tissent entre parentés par le biais des stratégies matrimoniales, sans oublier qu’elles peuvent acquérir un rôle plus central, récupérant des héritages ou agissant même comme shérifs en Angleterre au XIIIe siècle (Wilkinson, 2004). Enfin, les recherches récentes ont renouvelé l’étude de la domination dans l’espace urbain médiéval en mettant en évidence la pluralité des acteurs, des pratiques et des dispositifs à travers lesquels elle s’exerce, se négocie et se matérialise dans la ville (Bove, 2004).

L’espace abordé par le colloque – couvrant le nord du royaume de France, de la Bretagne à la Flandre en passant par la Normandie et le domaine capétien, ainsi que les îles Britanniques (Grande-Bretagne et Irlande) – ne constitue certes pas une entité politique unique. Néanmoins, les liens y sont nombreux, et ce du IXe au XIIIe siècle : la Manche favorise la circulation des hommes et des femmes, des biens et des idées entre des territoires souvent alliés, parfois en conflit. La conquête de l’Angleterre par Guillaume le Conquérant en 1066 renforce encore cette interconnexion entre les deux rives. Les travaux portant sur la Flandre (Oksanen, 2012) ou sur la Bretagne (Morin, 2010) soulignent également la multiplicité de ces liens, qui unissent davantage ces espaces qu’ils ne les séparent. Dans ce contexte, les communications pourront adopter une perspective comparatiste et mobiliser des corpus et des approches méthodologiques variés, tout en veillant à inscrire leurs analyses dans une réflexion sur les spécificités de la notion de domination.

Axes thématiques

Des intellectuels au service de la domination

Cet axe invite à interroger le rôle des intellectuels dans la production, la légitimation et la diffusion des formes de domination au Moyen Âge. Clercs, juristes, notaires ou chroniqueurs participent à l’élaboration de discours, de savoirs et de normes qui contribuent à structurer l’ordre social et politique. Par leurs écrits, leurs conseils ou leur participation aux institutions, ils formulent et justifient les principes de l’autorité, tout en les traduisant dans des dispositifs juridiques, administratifs ou symboliques. En ce sens, ils peuvent être envisagés comme des intermédiaires de la domination, à l’interface entre les détenteurs d’une autorité et les groupes sur lesquels elle s’exerce. L’étude de ces acteurs permet ainsi d’analyser la manière dont les savoirs participent à la construction et à l’établissement des rapports de domination, tout en interrogeant les marges d’autonomie de ces intellectuels, pris entre service du prince, stratégies sociales et production intellectuelle.

Portraits d’intermédiaires

Le colloque portera sur les conditions qui font d’un individu un intermédiaire de la domination, ainsi que sur ses parcours, ses profils et ses réseaux. Il s’agira d’identifier les facteurs qui permettent à certains acteurs d’accéder à cette position : ancrage local, liens avec des institutions ecclésiastiques, proximité avec le prince ou expertise spécialisée, notamment dans le domaine de l’écrit. Il conviendra également d’étudier les conséquences de cette fonction pour les intermédiaires eux-mêmes : stratégies de distinction sociale, trajectoires et ressorts de leur carrière. Les communications pourront mobiliser des approches biographiques, micro-historiques ou prosopographiques, afin de restituer ces acteurs dans toute leur complexité et leur diversité.

Dominer par le « milieu »

La domination se déploie à travers des stratégies mêlant coopération, accommodement, compétition, coercition et violence, comme l’ont montré Dominique Barthélemy et Joseph Morsel pour les XIe-XVe siècles. Les intermédiaires jouent un rôle central dans ces dynamiques, en traduisant et en mettant en œuvre le pouvoir des dominants. Les interventions pourront examiner les hiérarchies complexes – du prince au chef de paroisse – et interroger les relations entre dominants, intermédiaires et dominés, ainsi que la cohérence et les intérêts des groupes dominants. Plus que de penser une opposition binaire entre dominants et dominés, on s’interrogera sur toutes les nuances des rapports de domination, en se demandant également dans quelle mesure les dominés peuvent faire pression sur ces intermédiaires.

Intermédiaires et réseaux transmanche

Il s’agira d’étudier le rôle de ces acteurs dans la domination des lieux stratégiques, notamment les ports et points de passage, au cœur des échanges entre les différents espaces concernés par le colloque. Traverser la Manche ou commercer entre la Flandre et l’Angleterre suppose en effet de nombreux acteurs : pilotes, officiers chargés de percevoir les taxes ou partenaires commerciaux locaux sont des personnages récurrents dont les rôles se comprennent à l’aune de l’importance de la mer comme trait d’union entre de multiples territoires. Les travaux récents, plutôt autour des vikings, sur les concepts d’hydrachie et de merritoire pourront enrichir la réflexion en posant la question de la mobilité et de l’autorité exercée par ces intermédiaires transmanche.

Modalités de contribution

Le colloque se tiendra sur le site amiénois de l’Université de Picardie Jules Verne, dans le Logis du Roy, le 3 et 4 décembre 2026. Les communications dureront 40 minutes et devront être présentées de préférence en français ou en anglais. Les interventions dans d’autres langues (allemand, italien) sont acceptées, à condition que le communicant fournisse un support papier ou un diaporama en français ou en anglais. Nous encourageons également les communications en français à proposer un support en anglais afin de rendre leur contenu accessible au public non francophone.

Les propositions de communication devront être soumises au plus tard le 1er juin 2026. Les auteurs dont les communications auront été retenues seront informés en juillet 2026. Nous invitons les intervenants à s’appuyer sur des dossiers spécifiques ou des études de cas pour proposer une réflexion concrète et contextualisée sur les notions de domination et d’intermédiaires. Une publication est envisagée aux Presses du Septentrion.

Chaque proposition devra comporter :

  • un titre explicite ;

  • un résumé de 1 500 à 3 000 signes, espaces compris (soit environ 250 à 300 mots) ;

  • une courte présentation de l’auteur et de ses travaux.

Les propositions sont à envoyer aux deux adresses suivantes :

Les jeunes chercheurs et chercheuses sont vivement encouragés à soumettre des propositions. Une aide au financement spécifique aux doctorants et jeunes chercheurs sans poste peut être prévue par les organisateurs.

Organisation

  • Hugo Fresnel, Université de Picardie Jules Verne, TrAme (UR 4284) ;
  • Bastien Michel, Université Le Havre Normandie, IDEES (UMR 6266).

Comité scientifique

  • Antoine Destemberg, Université d’Artois, CREHS (UR 4027) ;
  • Alban Gautier, Université de Caen Normandie, Centre Michel de Boüard – CRAHAM (UMR 6273).
  • Mark Hagger, Bangor University, School of History, Law and Social Sciences.
  • Jean-François Nieus, Université de Namur, Centre de recherche “Pratiques médiévales de l’écrit”.
  • Anne Tallon, Université de Picardie – Jules Verne, TrAme (UR 4284).

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Réseau des médiévistes belges de langue française
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