Appel à contribution – L’image à Cluny et dans les sites clunisiens (Xe – XIVe siècle). Circulation, échanges et évolution des discours iconographiques au sein de l’Ecclesia cluniacensis 

Depuis plus d’un siècle, une vaste historiographie consacrée à l’abbaye de Cluny a profondément renouvelé la compréhension des projets de réforme de l’établissement, des liens entretenus avec les pouvoirs séculiers et l’Église ainsi que des modalités d’affirmation d’une ecclésiologie spécifiquement clunisienne. Bien qu’abondante, cette production scientifique reste cependant largement fondée sur des sources textuelles. Au sein de cet ensemble foisonnant, quelques études ont mis en lumière le rôle des images comme témoins privilégiés de l’ecclésiologie des moines de la communauté, mais elles demeurent néanmoins minoritaires et limitées à des études de cas. D’abord, les fresques de la chapelle des moines de Berzé‑la‑Ville – édifice particulièrement cher à Hugues de Semur et dont le décor a probablement été exécuté à la demande de ce dernier – ont donné lieu à des travaux majeurs menés par Daniel Russo et Éric Palazzo. Les manuscrits enluminés ont ensuite fait l’objet de quelques études, notamment le célèbre « Ildefonse de Parme », tandis que la sculpture monumentale a été au cœur de recherches plus récentes, en particulier de Neil Stratford, Sébastien Biay et Arnaud Montoux, consacrées aux chapiteaux du rond‑point de l’abbatiale de Cluny III. Cet ensemble de travaux démontre la pertinence d’analyser les sources iconographiques produites à Cluny et invite à aborder le thème plus largement, en y incluant les productions de l’Ecclesia cluniacensis dans leur globalité.

Si, à partir de la fin du XIe siècle, l’Ecclesia cluniacensis est décrite comme un corps autonome, organisé en un réseau hiérarchisé d’établissements aux statuts divers – abbayes, prieurés, celles – placés sous l’autorité du monastère principal (capitale monasterium) qui en constitue la tête, cette représentation se heurte à une réalité plus mouvante. La souplesse du réseau et le rattachement parfois provisoire de certains de ses membres questionne en effet la nature des premiers rapports entre le centre et certains établissements. L’étude du réseau (cluniacensische Klosterverband), dont les processus de formation et d’organisation ont été éclairés de manière décisive par l’historiographie allemande, en particulier par les travaux de Dietrich Poeck, a révélé, grâce aux apports de l’archéologie et de l’archéologie du bâti, l’existence d’échanges et d’emprunts architecturaux entre Cluny et certaines de ses dépendances. Par exemple, certaines particularités architecturales de l’abbaye (comme la présence d’une chapelle dédiée à la Vierge, celle d’un grand édifice à l’est du cloître ou encore d’une galilée) sont identifiables dans la disposition d’autres sites tels que Romainmôtier, La Charité‑sur-Loire, Marcigny, Paray‑le‑Monial ou encore Saint‑Pancrace de Lewes pour l’Angleterre. S’inscrivant dans cette même ligne de réflexion, quelques études pionnières, dédiées à l’analyse de la production iconographique des sites clunisiens, ont constaté ce même phénomène de transferts et d’emprunts entre les membres de l’Ecclesia cluniacensis, ce qui a alimenté des questionnements parallèles sur la pertinence

des notions d’« art » ou d’ « école clunisienne». La fécondité de ces résultats invite ainsi à poursuivre et à élargir l’enquête à l’échelle de l’ensemble du réseau clunisien, puisque ce dernier n’a été exploré que pour un nombre restreint de sites, pour la plupart déjà connus et documentés (tels que Moissac, Vézelay, La Charité‑sur‑Loire). Ce réseau étant particulièrement étendu, de nombreux autres établissements appellent en effet une analyse approfondie, qu’il s’agisse d’examiner des aspects inexplorés de leur production ou de s’inscrire dans la continuité des travaux existants, en proposant une lecture renouvelée.

Ce colloque entend donc mener une réflexion d’ensemble sur la place de l’image au sein de l’Ecclesia cluniacensis. Dans cette perspective, nous proposons d’interroger les relations entre Cluny et ses dépendances à travers l’étude du discours par l’image. Il s’agira de montrer comment celle-ci participe à l’élaboration de l’ecclésiologie clunisienne, puis à sa diffusion au‑delà de l’abbaye bourguignonne. L’objectif est de mettre en lumière la circulation des idées, leurs reprises et adaptations ainsi que la cohérence ou divergence des discours iconographiques au sein de l’Ecclesia cluniacensis.

Dans le cadre d’une approche interdisciplinaire novatrice, qui aborde l’histoire de Cluny par le prisme de l’image et la compare à la production de son réseau, nous entendons convier des historiens et historiens de l’art, français comme internationaux, afin de donner vie à une manifestation scientifique autour de l’image clunisienne dans son acceptation la plus large. L’étude portera sur une diversité de supports – chapiteaux, portails sculptés, peintures murales, enluminures, monnaies, mosaïques – inscrits dans un ample cadre chronologique, du Xe au XIVe siècle et dans un vaste espace géographique, englobant Cluny et l’ensemble de son aire d’influence, de l’Allemagne à l’Angleterre, de l’Espagne à l’Italie et à la Suisse actuelles. 

Axe 1 / Thèmes : la construction de l’ecclésiologie clunisienne par l’image

Ce premier axe propose d’explorer l’élaboration d’un discours ecclésiologique clunisien à travers l’analyse des thèmes iconographiques adoptés par les moines de Cluny.

De quelle manière la production iconographique – manuscrits enluminés, chapiteaux et tympans sculptés, peintures murales – traduit-elle l’autoreprésentation de la communauté ? Quelles figures, quels thèmes, quelles idées les moines mobilisent-ils pour construire leur vision du monde et de la société chrétienne ? Comment les décors du grand tympan et les peintures du cul‑de-four de l’abside de Cluny III, reconstitués à partir des documents graphiques et descriptions du XVIIIᵉ siècle, pourraient‑ils apporter un éclairage nouveau sur l’autoreprésentation de la communauté ?  En quoi l’analyse des pièces de monnaies issues du trésor récemment découvert peut-elle révéler des aspects inédits de l’autoreprésentation des clunisiens, tout en venant enrichir les conclusions déjà établies à partir des textes ?

Axe 2 / Circulation des modèles iconographiques et sentiment d’appartenance à l’Ecclesia cluniacensis

  • Circulation et échanges des thèmes iconographiques entre Cluny et son réseau

Afin d’appréhender les rapports et les échanges entre la maison bourguignonne et son réseau, le second axe questionnera la circulation et l’appropriation des thèmes au sein de l’Ecclesia cluniacensis. Quelles thématiques et quelles figures caractéristiques du capitale monasterium peut‑on observer dans la production iconographique des membres du réseau clunisien ? En quoi et comment ces emprunts participent-ils à l’élaboration d’un sentiment d’appartenance ? Sous quelles formes ce même sentiment peut-il s’exprimer ?

  • Circulation des hommes et des techniques, des matériaux et des objets

L’étude des emprunts entre Cluny et les dépendances de son réseau soulève par ailleurs la question de la circulation des techniques, mais également des matériaux et des objets, au sein de l’Ecclesia cluniacensis.

Dans quelle mesure la comparaison de la production iconographique de différents sites met‑elle en lumière certaines affinités stylistiques ? Peut-on considérer que ces dernières suffisent à démontrer l’existence et le fonctionnement d’ateliers itinérants ?  Quels procédés et matériaux sont mobilisés, réutilisés, dans la production des dépendances clunisiennes ? Quels objets peuvent faire l’objet de transfert, à quelle fin ?

Axe 3 / Rupture et opposition au sein de l’Ecclesia cluniacensis : perception de l’image

Ce troisième axe propose d’explorer la pratique de l’image en tant qu’instrument critique, marqueur d’une rupture au sein de l’unité apparente du réseau. Dans quelle mesure l’image peut-elle constituer un support pour exprimer un positionnement hostile, un rejet, ou encore une rivalité, formulés par certains sites à l’égard de Cluny ? L’éloignement géographique – ou l’absence de liens directs – avec la maison bourguignonne affecte-t-il le sentiment d’appartenance des dépendances du réseau ? Si oui, comment et par quels moyens l’iconographie devient-elle un vecteur de cette identité revendiquée ou rejetée ? Par ailleurs, dans le contexte d’une rivalité croissante avec les cisterciens, la production iconographique clunisienne pourrait-elle constituer un lieu d’expression de leur concurrence ?

Modalités pratiques

Date et lieu [sous réserve de confirmation] : 7-9 avril 2027 ; Cluny

Organisateurs : Fédération Européenne des Sites Clunisiens

Coordination scientifique : Laura Attardo ; Contact : clunypedia@sitesclunisiens.org

Date limite de proposition : 29 mai 2026

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Réseau des médiévistes belges de langue française
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