Colloque – La géométrie des images médiévales

On le sait (le sait-on ?), une image, au Moyen-Age, n’est pas composée selon les règles de la perspective. C’est à la compréhension d’un autre modèle géométrique, sur lequel s’appuyèrent les images médiévales, et qui disparut au cours du XVIe siècle, que ce colloque sera consacré. Pour quelles raisons ? Les images médiévales ont-elles quelque rapport avec la géométrie ? N’est-ce pas la plus mauvaise manière de parler d’elles, qui s’entêtent à ne pas respecter des règles simples de proportion, qui sont parfois incapables de tracer deux lignes parallèles, et qui souvent n’essaient même pas d’esquisser un paysage un tant soi peu cohérent ? Il faut dire que cette curieuse géométrie disparut d’une manière si définitive qu’aucune image ne pourrait aujourd’hui s’y accrocher. Pire encore, l’intuition de ce qu’on nomme « l’espace », et dont l’image photographique offre un type convaincant de formalisation, contraste si radicalement avec elle, qu’on serait bien tenté de jeter l’enfant avec l’eau du bain. Qu’une géométrie, avec ses règles et ses pratiques, sous-tend les images médiévales, et leur donne même toute leur force et leur plasticité, c’est pourtant ce qui apparaît quand on pousse la porte de n’importe quelle cathédrale. Plutôt que de penser les termes « géométrie » et « espace » d’une manière toujours défaillante par rapport aux images médiévales, nous voudrions les maintenir, quitte à redéfinir ce qu’on appelle, au Moyen Age, une géométrie, un espace ; et une image ?

Au centre de ce problème, nous voudrions inscrire un type particulier d’images : les diagrammes et schémas qui illustrent manuscrits et imprimés dits « scientifiques », qui circulèrent au Moyen-Age d’une manière bien plus importante que ce qu’on pourrait imaginer au regard du nombre réduit d’études qui en font état. Ces schémas illustrent, en faisant toujours apparaître leurs structures géométriques, le ciel, la terre et ses grandes divisions (schémas du monde), la trajectoire du regard ou de la lumière (schémas d’optique), des relations logiques (schémas de logique), etc. Leur rapport avec les images peintes ou sculptées est parfois évident quand ils sont reproduits tels quels, comme des motifs ; ainsi du schéma en orbes concentriques dans un texte allégorique. Mais ce jeu d’influences réciproques entre l’iconographie scientifique et l’iconographie chrétienne et populaire cache une relation plus intime entre les schémas géométriques et les images. Ainsi des schémas et diagrammes qui servent de cadre à des programmes de fresques, tel le même schéma en orbes concentriques qui structure la voute d’une chapelle, ou d’un diagramme des éléments sur lequel s’appuie l’armature d’un vitrail. Mais, enfin, le schéma est utilisé comme une structure géométrique sous-jacente, sur lequel s’appuie l’image, non seulement dans la reprise de sa forme, mais aussi dans l’interprétation de son sens. Ainsi par exemple d’un schéma de Sacrobosco montrant l’horizon qui sépare le ciel en deux et la séparation de la lumière et des ténèbres dans les enluminures de la Genèse du XIIIe et XIVe siècles.

Le schéma serait donc un moyen privilégié de comprendre les rapports entre géométrie, espace et image au Moyen-Age, à l’instar de la « théorie de la perspective » pour l’image renaissante, dont l’importance a été surestimée jusqu’à en faire le paradigme universel auquel l’image devrait se référer ou renoncer à toute spatialité. On ne fera donc pas des schémas médiévaux la nouvelle perspective, on s’attachera plutôt à en décrire l’évolution, en situant chacun à sa place dans l’histoire des rapports entre géométrie, espace et image, du premier Moyen-Age à la fin du XVIe siècle.

Dans le haut moyen âge se développe un corpus important de schémas du monde et de cartes géographiques, souvent développés à partir des anciens modèles d’Isidore de Séville, Calcidius et Macrobe, au XIIe siècle sont encore très vivants (p.ex. chez Guillaume de Conches). Ils sont parfois largement interprétés et développés dans les vastes diagrammes de Lambert de St Omer, Joachim de Fiore et Hildegarde de Bingen. Ce type de diagramme est peu illustré, et plutôt abstrait, bien différent de ce qu’on appelle, dans un sens moderne, une carte géographique. Ces schémas et cartes jouent un rôle important dans l’ornement et l’architecture.

D’une manière générale, on peut distinguer les tendances suivantes : à partir du XIIIe siècle, à travers la traduction des textes de philosophie naturelle du grec et de l’arabe vers le latin, le corpus de schéma cosmologique augmente considérablement. Leur diffusion s’accroit, par l’intermédiaire, entre autres, des manuels astronomiques (De sphaera de Sacrobosco) et des encyclopédies en langue vernaculaire (L’Image du monde de Gossuin de Metz, Le Livre du trésor de Brunet Latin, etc.). On observe ainsi l’arrivée d’un nouveau type de schéma, qui se distingue par quatre caractéristiques. On simplifie, d’abord, le dessin du diagramme plus ancien pour arriver à des formes plus abstraites et symétriques. On hésite ensuite plus à les colorer et, parfois, à les doter d’ornements. On commence, troisièmement, à intégrer ces schémas dans des représentations historiées, changement de fonction qui entraine une réduction des inscriptions, c’est-à-dire de la part écrite très présente dans les schémas plus anciens. Enfin, et par conséquent, les schémas sont désormais considérés comme des objets plastiques. Les schémas, tels qu’il apparaissent dans le courant du XIIIe siècle serviront de matrice aux développements postérieurs, jusqu’au XVIe siècle.

Dans le courant du XIVe siècle et surtout pendant le XVe siècle, les schémas deviennent de plus en plus des images en un sens plus moderne. Une sorte de spatialité commence à se faire sentir à l’intérieur même des structures schématiques abstraites plus anciennes. On voit par exemple apparaître à l’intérieur des schémas en orbes concentriques comme un paysage, avec un sol, un ciel et des figures. Cette synthèse produit des images qui ne peuvent être comprises qu’à partir des anciennes formes de schématisation. L’exemple tardif de la Création du monde de Jérôme Bosch (verso du triptyque du Jardin des délices, 1503, Musée du Prado) l’illustre bien.

Au XVIe siècle et en particulier autour de 1600 les structures schématiques deviennent toujours plus compliquées. Les anciens modes de schématisation se sont installés dans une sorte d’art parallèle, volontiers ésotérique, comme chez Robert Fludd et Jakob Böhme.

geometrie-dresden

Programme :

Mittwoch, 23. November 2016

13.30   Anreise
14.00   Bruno Haas (TU Dresden/Paris 1) – Einführung
14.30   Jean-Claude Schmitt (EHESS, Paris) – Pourquoi penser par figures?
16.00   Pause

16.30   Karl Whittington (The Ohio State University) – A Morphology of Trecento Lines: Sequence, Connection, and the Direction of Allegory

Donnerstag, 24. November 2016

9.00     Bruno Haas (TU Dresden/Paris 1) – Einführung in die Geometrie der Darstellung von locus und situs
10.30   Anne Leturque (Université de Montpellier) – Composer et mettre en place un décor au Moyen Âge : du manuscrit à la peinture monumentale
12.00   Mittagspause

13.30   Thomas Le Gouge (TU Dresden/Université de Bourgogne) – Charles de Bovelles et la fin du schématisme médiéval
15.00   Pause

15.30   Sylvie Deswarte-Rosa (CNRS, UMR 5317 IHRIM, Ens de Lyon) – La Semaine de la Création du Monde de Francisco de Holanda, 1545-1551. Schémas et diagrammes sous-jacents
17.00   Michael Weichenhan (Humboldt Universität, Berlin) – Weltdiagramme bei Fludd, Kircher und Böhme

Freitag, 25. November 2016

9.00     Alessandro Scafi (Warburg Institute, London) – Von der Regel der Nähe bis zur mathematischen Vermessung: Die Kartierung des Garten Eden im Europa des Mittelalters und der Frühen Neuzeit
10.30   Isabelle Marchesin (INHA, Paris) – Le Créateur du monde comme géomètre au haut Moyen Age
12.00   Mittagspause

13.30   Megan McNamee (Center for Advanced Study in the Visual Arts, National Gallery of Art, Washington, DC) – Geometrical Practice and Picturing Christ’s Dual Nature, c.1000
15.00   Pause

15.15   Eliana Magnani (CNRS, UMR 8589 Lamop, Paris) – Le ciboire du maître Alpais (vers 1200) : écriture de soi et géométrie du monde

Informations pratiques :

Organisation : Bruno Haas, Thomas Le Gouge, Isabelle Marchesin
23 – 25 novembre 2016
Residenzschloss, Schlosskapelle, Dresden
TU Dresden, SKD, INHA

A propos RMBLF

Réseau des médiévistes belges de langue française
Cet article a été publié dans Conférences. Ajoutez ce permalien à vos favoris.