Congrès – Circulations montagnardes, circulations européennes

Circulations montagnardes, circulations européennes
Université de Pau et des Pays de l’Adour
24-28 avril 2017

UFR Lettres – Avenue du Doyen Robert Poplawski – BP 1160 – Campus de Pau – 64013 Pau cedex
Bus ligne T2 depuis la gare SNCF, direction « Pau-Centre hospitalier », arrêt « Pau-Université » (13 mn)

Programme : ici

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Obstacle, frontière « naturelle », opposant nettement, sous ces latitudes moyennes, les versants d’ubac et d’adret (soulane et ombrée), marquée par l’alternance saisonnière de la fermeture et de l’ouverture de ses estives, et – longtemps – de plusieurs de ses cols et ports, la montagne représente depuis toujours le paradoxe d’un espace qui peut être refuge, mais qui est pourtant constamment traversé et parcouru. Elle a souvent donné lieu à des interprétations déterministes. On a pensé la montagne comme un espace immuable, résistant au changement au même titre qu’à l’érosion, un lieu d’élection de l’archaïsme. On l’a pensée enclavée et effacée plus souvent que traversée ou desservie. Fernand Braudel participait encore de cette approche lorsqu’il la présentait de manière statique, essentiellement pourvoyeuse d’hommes et de richesses tirées de ses sols et sous-sols, alors que les plaines et les rivages seuls étaient mus par les échanges, le changement, la modernité.

Il s’agit, ici, de s’interroger sur la montagne comme un espace animé par de multiples mouvements, même s’il faut tenir compte de la grande variété des espaces montagnards. En travaillant sur les genres de vie, et les sociétés montagnardes autochtones, allochtones, les métiers, les conflits, les régulations, les « écoles »  géographiques ont porté une grande attention à la circulation intra ou trans-montagnarde. Il y a non seulement les circulations des montagnards eux-mêmes, de leurs bêtes et productions mais aussi celles induites par les populations des contrées, proches et lointaines, qui les bordent, autant matérielles qu’immatérielles : hommes, bestiaux, produits divers et idées. Leur observation, au-delà de la perception de l’obstacle, nous engagera alors à réenvisager la mutabilité de ces espaces montagnards, en France, Corse et départements d’Outremer et en Europe, sans s’interdire des comparaisons dans d’autres espaces.

Bien sûr, qu’elle soit « haute » ou « moyenne », périphérique (et alors souvent frontière) ou « centrale », la définition que nous envisageons du mot « montagne » ne se réduit pas aux espaces situés au-dessus d’une certaine altitude, ni à la toponymie, mais elle correspond à leur perception culturelle large, tant autochtone, qu’allogène, perception historique aussi, liée aux variations climatiques. La montagne est d’abord un milieu géographique spécifique, qui associe une certaine dynamique naturelle à une autre, sociale. Tout en s’affirmant comme « montagnarde », leur conjonction entraîne des situations variées.

Les « montagnards » révèlent une identité souvent forte, circonscrite, dans certain cas, à une vallée, ou à un regroupement de vallées. Celle-ci entretient des us communautaires et une économie spécifiques. Contraintes par les conditions naturelles, son habitabilité et son anthropisation sont autant d’adaptations à celles-ci. La longueur des jachères, la résistance des céréales privilégiées, les cultures en terrasses, le pastoralisme, les transhumances caractérisent l’agriculture. L’usage du saltus (friche) et de la forêt est régi par des pratiques codifiées de défrichement et de culture temporaire, de cueillettes, de charbonnières et d’affouagement sur le communal et de mise en défens de certaines de leurs portions. L’utilisation des minerais, des bois et de l’eau des sources thermales, des rivières par l’artisanat puis l’industrie modifient l’espace montagnard. Nombre d’usines modernes s’enracinent d’ailleurs dans une industrie domestique d’hiver, dans les Carpates Occidentales, les Alpes ou encore le Jura : tissage, petite métallurgie, horlogerie, tournage etc. Si l’autarcie et la survie ont longtemps guidé la vie des plus humbles, elles n’ont pas exclu la pénétration tardive de l’agronomie et celle, précoce, de l’économie marchande : foires et marchés (aux bestiaux, aux produits de la cueillette et de l’artisanat, aux spécialités locales, et en particulier aux fromages et à la charcuterie) tissent des liens recherchés avec de plus plats pays.

Bien des vallées ont su développer des technologies propres à la montagne, comme l’hydroélectricité, l’aluminium, l’informatique…

Des villes de piémont assurent souvent les échanges entre ces économies complémentaires. C’est particulièrement le cas dans les Pyrénées, qui ne bénéficient pas des cluses alpines, pénétrantes mais aussi sur les plateaux inhospitaliers du Massif central. L’urbanité demeure alors périphérique. Ailleurs, les rares villes implantées en montagne sont souvent spécialisées dans le tourisme d’hiver. En effet, ce n’est que récemment que des innovations logistiques, en venant à bout de nombre de difficultés topographiques (tunnels, viaducs, voies ferrées, routes et autoroutes, altiports, supports de télécommunications, etc.), ont permis d’accompagner le fort développement de circulations liées au tourisme d’été et d’hiver. Autre action sur le paysage : la rectification des torrents et le reboisement depuis le XIXe siècle.

L’accessibilité et la mobilité croissantes des personnes et des biens en montagne, au cours des deux derniers siècles, ont produit de grandes mutations. La première a été l’exode vers des milieux considérés comme plus cléments et générateurs de profits, entraînant une déprise rurale qui, à son tour, s’offre à diverses emprises spéculatives. Plus récemment, le souci de valorisation et de protection des espaces montagnards conduit à y aménager des réserves naturelles, qui peuvent même devenir des espaces artificiels. Les parcs naturels et reconquêtes d’espaces naturels modifient tout aussi profondément les rapports à la montagne.

La nécessité de la pluriactivité est générale et ancienne en montagne ; elle s’accompagne de migrations saisonnières. Poussés par la nécessité et doués de spécialités (charbonniers, scieurs de long, chaudronniers, ramoneurs, etc.), les migrants allégeaient ainsi leurs familles, particulièrement en période hivernale, et rapportaient les témoignages de leurs périples au long cours ; le colportage créait et assouvissait quelques besoins matériels et intellectuels. Ces derniers relèvent majoritairement d’une culture largement dominée par l’oralité, aux déclinaisons aussi diverses que les nuances dialectales, variant d’une vallée à l’autre au sein d’une même province. Pour le cas français, l’enquête Maggiolo (1877-1879) en dit long sur les limites d’une alphabétisation que l’éloignement des petites écoles et l’utilisation soutenue d’une main-d’œuvre enfantine ne favorisent guère. Mais, à l’inverse, le cas des « enfants prêtres » du Massif central, du Haut-Dauphiné ou du Comminges, puis des maîtres d’écoles du Queyras, du Briançonnais et de l’Ubaye, ou des colporteurs de librairie des Pyrénées centrales témoignent de l’ingéniosité d’une maîtrise des rudiments mise au service des migrants. Souvent cadets, les candidats au départ sont exclus de la dévolution du patrimoine et ils nous montrent que les logiques migratoires doivent être analysées, non seulement en relation avec les systèmes économiques, mais aussi en prenant en compte les systèmes coutumiers qui régissent les familles. Le maître livre d’Alain Collomp, La maison du père, a montré à partir de l’exemple de la vallée du Verdon, comme en Gévaudan ou Haut-Dauphiné (Michel Prost) l’organisation très contraignante de la famille souche autoritaire, qui organise l’émigration saisonnière ou lointaine des cadets pour survivre.

Milieu fragile ouvert vers des espaces plus riches, les montagnes sont des lieux de départ ou de refuge depuis toujours. Les migrations temporaires sont le lot des montagnards qui transportent leur identité quand leur déplacement se fait plus long, ainsi les gavots de basse-Provence et les gavachs du Sud-ouest, les deux variantes occitanes du terme signifiant les migrants montagnards, reconnaissables en particulier à leur accent. Les migrations montagnardes peuvent être lointaines : les Haut-Dauphinois au Portugal au XVIIIe siècle, les « Barcelonnette(s) » faisant fortune au Mexique au XIXe et début XXe ou les Rouergats en Espagne puis en Argentine. Les refuges sont celui des minorités persécutées qui modifient à leur tour les espaces montagnards, leurs traditions et leurs représentations. Les livres circulent avec eux, dans les ballots de marchandises. Toutes les vallées ont ainsi leurs étrangers installés pour des causes religieuses (juifs, vaudois, anabaptistes…) ou politiques (bandits, maquisards, communautés alternatives…) et repoussés par des institutions et des pouvoirs centraux.

Demeurent alors les figures centrales d’une oligarchie villageoise limitée (le prêtre, le notaire), ceux qui accompagnent dans les moments cruciaux de la vie personnelle ou collective, et qui parfois la déterminent. La puissance de la communauté d’habitants produit des élites villageoises particulières et, dans certains cas, peut contraindre, voire freiner, le développement seigneurial, monastique, et étatique. Le poids des structures familiales, telles les communautés taisibles de la montagne thiernoise observées par les Encyclopédistes, influe inévitablement sur les canaux de la politisation et les formes de la citoyenneté.

La montagne se confronte aussi, à la naissance d’entités politiques, soit en devenant limites d’États, soit en se transformant en États autonomes. Longtemps des communautés montagnardes ont voulu jouer le rôle de portiers, de gardiens de frontières incertaines et disputées. La volonté de maintenir leurs avantages pastoraux et commerciaux ont pu également engager à la mise en réseau de vallées, comme les lies et passeries des Pyrénées ou les escartons des Alpes. Les constructions étatiques modernes, modifient cette tendance sans l’inverser. Des vallées peuvent encore justifier par cette charge de garde des frontières leurs exemptions ou avantages fiscaux, et les défendre dans le cadre de petits états provinciaux. L’étude de l’évolution des entités à cheval sur les versants, de la Transylvanie au Val d’Aoste ou à la Valteline, au Val d’Aran et à l’Andorre…, permettraient de voir comment ces problèmes ont été résolus en Europe. Certaines vallées et groupements de vallées se sont aussi érigés en États particuliers, comme les cantons suisses ou l’Andorre, alors que la Savoie allait constituer le cœur d’un plus vaste État. Dans ces constructions, les confrontations, migrations et refuges religieux jouent un rôle important : valdéisme, calvinisme, catholicisme, judaïsme, plus loin : orthodoxie et islam, y compris les migrations des conversos et des morisques. La montagne est aussi le lieu d’expériences spirituelles radicales : les ermites, les ordres religieux de la Chartreuse et de Chalais, pour qui la montagne est le « désert » de l’Occident tout autant que les Réformés cévenols.

Les travaux d’Yves Castan nous en ont beaucoup appris sur les limites de la justice royale, les affrontements communautaires sur les hautes terres pyrénéennes. En chacun de ces lieux s’affirment des identités fortes, dont rendent compte le droit seigneurial, les habitus religieux ou culturels ainsi des mystères, du théâtre rural … Tardivement rattachés à la Couronne de France, le Dauphiné, la Provence, la Bretagne, la Franche-Comté… ne lui ont jamais marqué une totale allégeance : les révoltes sont légion, et la République ne les endigue pas, bien au contraire. Il est cependant des provinces plus anciennement rentrées dans l’apanage royal qui ne sont guère plus dociles. Les Grand jours d’Auvergne viennent, au besoin, l’illustrer. L’arasement des châteaux, qui en résulte, nous rappelle combien les éminences ont été propices aux fortifications et aux symboles bâtis des différents pouvoirs qui ont suivi l’évolution de l’architecture militaire jusqu’au XXe siècle, sur les frontières du moins.
Le procès des prêtres simoniaques ou libertins, qui accompagne les reprises en mains, en dit assez sur les libertés individuelles autorisées par l’éloignement des centres de pouvoir, fussent-ils religieux. Transformant la géographie administrative, le droit civil, les libertés civiques, la Révolution française n’éradique pas toutes les résistances à la centralité, toute la méfiance des petits bourgs, des hameaux, déjà peu ouverts à la sociabilité des Lumières (la cartographie de la franc-maçonnerie le prouve), par rapport aux chefs-lieux des districts, et a fortiori des départements. Les instituteurs jacobins, envoyés des principales sociétés populaires, l’apprendront souvent à leurs dépens en l’an II. L’anti- et la contre-Révolution vont trouver dans la montagne des caches pour les prêtres réfractaires et pour les soldats insoumis ou les conscrits déserteurs. Pour l’époque contemporaine les deux révoltes alpestres majeures sont la résistance républicaine au coup d’État de décembre 1851, magistralement étudiée par Philippe Vigier et Maurice Agulhon, et la Résistance, avec les maquis. Indifférent aux soubresauts nationaux ou les surmontant, le notable local y entretiendra toujours des réseaux plus resserrés et plus efficaces que les mailles imparfaites d’administrations en gésine ou trop dispersées sur de vastes territoires.

Propice à l’isolement et au refuge, la montagne est également un lieu de franchissement et de passage. Elle l’est assurément pour les stratèges, d’Hannibal passant les Pyrénées puis les Alpes à Bonaparte au col du Grand-Saint-Bernard, de la Montagne blanche à Monte Cassino. Jalonnées par les clans puis les seigneurs guerriers, les vallées ont été structurées par les Étapes des Habsbourgs dans les Alpes. Mais, longtemps, le déplacement, malgré de rares « guides » ou « indicateurs », est gêné par une connaissance très approximative des montagnes. La cartographie militaire, dans un premier temps, ne s’intéresse qu’aux passages, et elle reste relativement secrète, avant que les ingénieurs géographes ne réalisent de sensibles progrès au cours du XVIIe siècle. Pierre-Joseph de Bourcet hésitait encore entre la projection verticale et la perspective cavalière pour sa carte du Dauphiné (1749-1754) avant que la première technique triomphe à la fin du XVIIIe siècle. On a cartographié la circulation : les équipements, les flux, les réseaux. Pour représenter la troisième dimension et mesurer les montagnes (on a eu recours aux alpinistes du début du XXe siècle au club alpin). La montagne est reconfigurée par l’architecture militaire – et l’on songe entre autres aux prouesses de Vauban, parfois dubitatif de sa propre œuvre, dont s’enorgueillissent pourtant les municipalités (ainsi, à Seyne-les-Alpes). Quand ils ne datent pas de la conquête romaine des Gaules, les routes et les relais sont souvent les héritages du passage des troupes. Les nombreux mercenaires suisses qui allaient, des siècles durant, vendre leurs services aux souverains de France, d’Italie ou d’Allemagne, les empruntaient. Ces routes et relais, d’abord sécurisés par des monastères (chanoines de Saint-Maurice ou d’Aubrac…) viennent compléter l’entrelacs des chemins, qui ne sont pas tous contrôlés par les douanes ou les postes. Ils sont aussi les voies de fuite des proscrits : les cathares, les vaudois du Lubéron, les protestants du Refuge en route vers la Suisse, les émigrés fuyant la Révolution, etc.

Les ingénieurs géographes ne distinguaient habituellement que trois catégories de chemins : « ceux qui sont accessibles à l’artillerie et aux convois, ceux qui sont praticables à la cavalerie, et ceux qui ne livrent passage qu’aux piétons » (Numa Broc). Durant les derniers siècles, les notables progrès qui sont réalisés pour rendre les chemins carrossables entraînent des mutations profondes dans les procédés de transport des charges et les hommes qui les animent. Du colporteur, du muletier, du traînage, du flottage du bois sur les torrents, on passe aux chemins de la mâture avec la réformation des Eaux et forêts, aux chemins pour les canons qui permettent de détruire les derniers forts inexpugnables, aux routes thermales et autres voies carrossables, aux traversées ferrées… Les communications ferroviaires ont modifié la montagne par la construction de tunnels qui restent un problème encore au XXIe siècle. Plus récemment, la houille blanche permet d’inventer le lacis du transport de l’énergie électrique. L’accueil des voyageurs dans les hospices de montagne en est changé, alors qu’éclot une nouvelle corporation : celle des guides de haute montagne.

Bien souvent, comme les unités politiques intérieures à la montagne enjambent les cols, il en est de même des groupes linguistiques. C’est notamment le cas de la langue allemande qui s’étend, au Tyrol, de part et d’autre du col du Brenner, du français et du franco-provençal en Val d’Aoste, du basque ou du catalan aux deux extrémités de la chaîne des Pyrénées. Ces données ont une influence non négligeable sur les relations de voisinage, particulièrement dans une Europe contemporaine qui voit s’abaisser ses frontières internes… jusque sur le haut de ses montagnes.

La montagne est un objet d’étude et de représentations. On a pu l’ériger en un relief mythique qui a longtemps alimenté des croyances, des tabous, des peurs, et donc engagé à des parcours cérémoniels apotropaïques, des processions saisonnières d’ouverture des estives d’altitude, des pèlerinages vers différents ermitages. Parmi les grandes migrations temporaires de population face au malheur, on doit ajouter les sites montagneux de pèlerinage, dont beaucoup sont anciens (Saint-Maurice d’Agaune, le Mont-Saint-Michel, le Puy, la Sainte-Baume, le Laus) et d’autres nés à l’époque contemporaine : Lourdes, la Salette. Dans ces circulations, comme l’a démontré Marcel Durliat le long des chemins de Saint-Jacques-de-Compostelle, ce sont aussi des styles, des modèles, qui sont véhiculés. L’art, d’abord religieux, chemine par les montagnes. Mais sa diffusion peut être entravée lorsque l’Europe chrétienne se fractionne, comme le long des Pyrénées qui, sous le règne de Philippe II et de l’Inquisition, se dressent désormais comme une frontière autant politique que religieuse. La circulation des livres, et donc des idées, en reste affectée.
À l’avènement des Lumières, la montagne, d’abord sous l’influence des Anglais, devient la surface de projection d’une nouvelle sensibilité, d’une nouvelle perception de la nature, générant des voyages récréatifs et initiatiques, qui conduisent de la soif de compréhension et de connaissances au dépassement de soi avec « l’invention du Mont Blanc » (Philippe Joutard) et la naissance de l’alpinisme. C’est « le temps des voyageurs » (Serge Briffaud). Les Suisses jouent un rôle prédominant dans cette transformation et Jean-Jacques Rousseau (La Nouvelle Héloïse, 1761) est l’artisan de cette révolution qui, en portant une révélation esthétique ou sentimentale, influence la plupart des vocations de naturalistes au XVIIIe siècle. Elle est décrite dans les guides et la littérature, esquissée dans les gravures, magnifiée par la peinture (comme celle de Caspar David Friedrich), parfois avec une exagération qui la rend effrayante comme celle des voïvodes valaques qui inspirent la figure de Dracula. L’approche littéraire permet de construire un modèle esthétique qui va consacrer jusqu’à nos jours la gloire de maîtres du roman français : inépuisable décor des œuvres de Sénancour, George Sand ou Giono, Henri Pourrat ou Frison-Roche, elle sert à la fois de cadre mythique et de sujet imaginaire.

Elle devient un laboratoire de courses scientifiques pour les savants du XVIIIe siècle, férus de minéralogie, de botanique, ou intrigués par le volcanisme, dont les éruptions de l’Etna et du Vésuve ne cessent de rappeler la présence. Les populations à leur tour font l’objet d’études qui fondent la biologie humaines (des « crétins » des Alpes aux travaux sur l’ADN…) L’observation, qui mobilise tout le réseau savant européen, se veut aussi anthropologique ou ethnologique, à la recherche des origines de l’homme, de la mentalité des ruraux – recherche que revivifient les inattendues révoltes paysannes durant la Révolution, au bénéfice du celtisme cher à Le Coz ou à Cambry. On peut alors considérer que « l’étude des montagnes a constitué une voie d’accès privilégiée à la connaissance du monde » (Bernard Debarbieux).

Enfin les montagnes sont devenues à l’époque « le terrain de jeu de l’Europe », avec le développement d’un tourisme avide de voir des phénomènes naturels grandioses (mer de glace, cirque de Gavarnie), la conquête des sommets par l’alpinisme. Les sports d’hiver et la notion de « domaine skiable » ont transformé l’économie montagnarde et l’image de la montagne entre les Temps modernes et l’époque contemporaine : pour ne citer qu’un exemple, les départements des Hautes-Alpes et Alpes de Haute-Provence ont eu une image longtemps répulsive qui est devenue attractive au cours du XXe siècle. Leur démographie a été marquée par un effondrement entre 1850 et 1950 suivi d’une remontée qui peut être localement spectaculaire. Et le prestige des produits alimentaires connotés ou étiquetés « de montagne » donc « naturels » se renforce en même temps que certaines vallées se repeuplent de citadins.

Source : CTHS

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Réseau des médiévistes belges de langue française
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