Conférences – Pourquoi écrit-on – toujours – l’Histoire ? Considérations sur l’innovation et le passé

M. Levent Ylmaz, invité par l’Assemblée des professeurs du Collège de France, sur la proposition du professeur Patrick Boucheron, titulaire de la chaire « Histoire des pouvoirs en Europe occidentale (XIIIe – XVIe siècle), donnera une série de leçons sur le sujet suivant : « Pourquoi écrit-on – toujours – l’Histoire ? Considérations sur l’innovation et le passé ».

Levent Yilmaz est professeur d’histoire intellectuelle et culturelle à l’Université Bilgi d’Istanbul. Ses recherches portent sur l’historiographie européenne (du XVIe au XVIIIe siècles). Il a travaillé avec François Hartog à l’EHESS où il a défendu sa thèse de doctorat sur la Querelle des Modernes. Il a publié Le Temps Moderne (Gallimard, 2004) et édité un volume collectif sur La Science Nouvelle de Vico (2007). Il a aussi dirigé la traduction en Turc du Dictionnaire des Mythologies d’Yves Bonnefoy. Ses travaux récents portent sur les théories de la sociabilité de Machiavel à Vico.  Il a été Senior Braudel Fellow (European University Institute) et directeur d’études invité à l’EHESS.

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Programme du cycle de conférences

En 2004, dans Le Temps moderne (Gallimard), j’avais essayé de montrer que la Querelle des Anciens et des Modernes qui s’est produite à l’Académie française en 1687 était en fait la dernière querelle à propos de la suprématie du passé sur le temps présent. Cette célèbre Querelle avait provoqué, de manière décisive et irréversible, l’objectivation du passé (et la dissociation de celui-ci du temps présent) ; le passé qui continuait à vivre dans le présent sous la forme d’un dévouement (« un passé qui pèse sur le présent en le modelant ») n’était plus un maître ni un guide fiable pour les méandres obscurs du futur. Les Modernes avaient commencé à rejeter toutes formes d’imitation des modèles venant du passé et l’ancienne formule cicéronienne, historia magistra vitae, avait cessé de fonctionner car les Modernes furent fiers de leurs propres modèles. Selon François Hartog cela constituait l’arrivée du régime moderne d’historicité et Philippe Descola y voyait une originalité inouïe : « Oui, d’autant qu’en Occident, depuis la querelle entre les Anciens et les Modernes, le nouveau est positif. C’est lié à une transformation de l’échelle de temporalité, orientée, dans laquelle on se projette vers un futur parce que l’on considère que le présent est le produit des activités du passé et qu’il est perfectible. C’est une idée là encore très originale, absolument pas partagée dans le reste du monde, où on a plutôt des temporalités soit cycliques, soit dépourvues de profondeur. » (Le Monde, Sciences, 11/11/2013). Le passé n’était plus donc un réservoir d’exemples d’où il fallait tirer des leçons.

En fait, la Querelle de 1687, la dernière et la plus célèbre des nombreuses querelles dans l’histoire littéraire de l’Ouest, n’a pas eu lieu entre les Anciens et les Modernes. C’était un différend entre les Modernes et une autre faction des Modernes (une faction qui, plus tard, portera le titre de conservateurs). Mais ce dernier débat a mis en lumière deux conceptions opposées du temps : l’infini (laissé aux astrophysiciens et aux théologiens) et le temps mondain, terrestre (irdischen, comme Auerbach le dirait) ; le temps des villes et des hommes. La modernité a émergé de cette dichotomie très spécifique.

La différence entre ces deux conceptions et la distance sans cesse croissante entre le passé et le présent peut facilement être observée dans la manière dont l’histoire ancienne a été écrite. L’Antiquité et même la plus lointaine antiquité, hier encore réservoir d’exemples moraux, aujourd’hui lieu de rêveries sur l’écoulement du temps et l’écroulement des œuvres humaines, est désormais l’objet d’une discipline destinée à un bel avenir : l’historiographie scientifique. C’est la transformation de l’écriture de l’histoire à l’âge des antiquaires qu’Arnaldo Momigliano fut le premier à pointer. C’est aussi l’arrivée des « notes en bas de page » chères à Anthony Grafton. Car c’est dans la manière d’écrire l’histoire ancienne que le creusement d’une distance entre passé et présent est le plus explicite. Bien loin qu’on puisse se contenter d’une histoire de la Grèce ou de Rome écrite par les Anciens – Hérodote ou Thucydide, Tite-Live ou Polybe –, il faut une nouvelle histoire que les Modernes se font un devoir d’écrire.

Les travaux d’Hérodote ou de Thucydide, de Tite-Live ou de Salluste sont considérés insuffisants : leur degré d’évidence ne correspond pas au niveau des critères modernes d’évidence. Il fallait réécrire l’histoire ancienne et cette histoire devait porter la bannière ou la marque du « nouveau ». La plupart des discussions à l’Académie des inscriptions, en particulier celles initiées par Fréret, se concentrent en fait sur l’écriture d’une nouvelle histoire de l’Antiquité. Une « nouvelle science » totale (historique ou philologique) attendait d’être inventée par les Modernes de l’ère post-Querelle (Vico).

Cette nouvelle historiographie a suscité d’énormes débats et polémiques : comment fallait-il l’écrire (Paul Veyne) ?

Pourtant la question qu’il fallait poser, en suivant en cela Niklas Luhmann, était plutôt celle-ci : pourquoi fallait-il écrire l’histoire à l’ère moderne ? Pourquoi une société en changement constant, autonome, auto-poétique et auto-référentielle avait-elle besoin d’une écriture de l’histoire prolongeant celle pratiquée par le passé ? Car le statut du passé ne s’était-il pas altéré dans ce temps moderne où l’identité n’était plus possible ? « Je est un autre » comme le disait Rimbaud, ou Fernando Pessoa : « Vivre, c’est être autre ».

Au cours de ces quatre conférences au Collège de France, je vais essayer d’expliciter : a) « ce qu’était l’histoire » (A. Grafton) pour les sociétés anciennes, antiques ou traditionnelles, pourquoi on l’écrivait (« sauvegarder, célébrer, comprendre, imiter, tirer des leçons ») et à qui on l’écrivait, b) la conception et le fonctionnement du temps avant et après l’émergence du moderne, c) les caractéristiques de la société moderne selon la théorie des systèmes de Niklas Luhmann et d) ce qu’est l’histoire pour les Modernes, pourquoi continue-t-elle à s’écrire dans une société en constante différenciation et « ce qu’elle peut » aujourd’hui (P. Boucheron).

Ces leçons auront lieu au Collège de France (11, place Marcelin-Berthelot, Paris 5e)
Les mercredis 7, 14, 21 et 28 mars 2018, de 17h à 18h30, amphithéâtre Guillaume
Budé.
Source : Calenda

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Réseau des médiévistes belges de langue française
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