Appel à contribution – « Littérature urbaine » : donnée culturelle médiévale ou concept de l’histoire littéraire contemporaine ?

7-9 septembre 2020, Moscou, Institut de littérature mondiale de l’Académie des sciences de Russie, Université orthodoxe Saint-Tikhon, avec la participation de l’Université Clermont Auvergne et du CELIS (Clermont-Ferrand)

La formule de « littérature urbaine », admise dans plusieurs écoles d’histoire littéraire, est répandue dans les études médiévales allemandes et, à leur suite, russes. Elle occupe, notamment, une place importante dans les articles de Friedrich Wolfzettel collectés dans un volume publié récemment (Friedrich Wolfzettel, La Poésie lyrique du Moyen Âge au Nord de la France. Études choisies, Paris, 2015). L’auteur place sous cette désignation des œuvres poétiques composées dès le XIIIe siècle : la poésie religieuse, le genre de la pastourelle, les poèmes de Rutebeuf, de Villon ou encore ceux des poètes arrageois. Selon lui, la « littérature urbaine » constituerait une étape nouvelle dans l’évolution intellectuelle et littéraire du Moyen Âge et serait l’expression d’une société qui, passant du féodalisme à l’époque bourgeoise, offrirait des œuvres plus proches de l’époque moderne que ne le sont celles de la littérature courtoise.

Cette désignation est toutefois complètement absente de l’Essai de poétique médiévale où Paul Zumthor tient pourtant compte de plusieurs œuvres étudiées suivant ce concept par d’autres chercheurs : la satire, la poésie allégorique, les poèmes des états et, bien sûr, la littérature didactique, domaine qui coïncide, au moins partiellement, avec celui qu’on identifie à la « littérature urbaine ». Dans son ouvrage plus tardif La mesure du monde : représentation de l’espace au Moyen Âge (1993), il utilise toutefois ce concept tout en en limitant considérablement l’extension pour montrer comment différents genres littéraires des XIIIe-XIVe siècles reflètent, à des degrés divers, le lien entre l’homme et son milieu. Plus récemment, H. Pleij souligne le fait que la littérature de Brabant et de Flandre défend les valeurs des élites urbaines (réprobation de la gourmandise et de l’ivrognerie, éloge du travail acharné, désir de réussite), sans pourtant affirmer que ces valeurs tirent leur origine de la ville (Herman Pleij, « La représentation du travail dans la littérature néerlandaise du Moyen Âge », Le verbe, l’image et les représentations de la société urbaine au Moyen Âge, 2002, p. 239-250). D’autre part, si l’image de la ville dans la littérature médiévale fait l’objet de nombreux articles, sa présence est souvent conditionnée par l’influence de l’Antiquité tardive avec sa thématique des laudes urbi et sa satire des habitants des villes (voir, en particulier, Pierre Bouet, « L’image des villes normandes chez les écrivains normands de langue latine des XIe et XIIe siècles », Les villes normandes au Moyen Âge, 2006, p. 317-336, et, dans le même volume, Bernard Beck, « Les villes normandes au Moyen Âge : de la ville réelle à la ville rêvée », Le verbe, l’image et les représentations de la société urbaine au Moyen Âge, p. 337-352).

L’expression de « littérature urbaine » est donc problématique, et les sens qu’elle recouvre sont si divers qu’il arrive qu’ils se superposent dans le même ouvrage (cf. Jean-Pierre Bordier, « La ville et le poète au XIIIe siècle », D. Poirion, Précis de littérature médiévale, 1983, p. 161-164). Elle peut désigner la littérature :

1) née au moment de l’essor des villes et liée à l’avènement d’une nouvelle période économique, politique et sociale ;
2) tournée vers la description de la ville et de ses habitants ;
3) due à certains groupes sociaux apparus au sein des villes ;
4) défendant des valeurs propres à la ville et à ses habitants.

Face à cette diversité, il est nécessaire de revenir sur l’interprétation de « littérature urbaine » afin de comprendre quels critères permettent de la rapporter à un corpus particulier de textes, et de voir, suivant une approche d’ordre sociologique, dans quelle mesure elle trouve son fondement dans l’histoire de la société et des littératures médiévales.

Parallèlement à cette problématique centrale, d’autres questions qui y sont liées peuvent être discutées lors du colloque :

1) Peut-on parler de « littérature urbaine », avec ses thématiques, ses images et ses valeurs, comme on parle de « littérature courtoise » ?
2) Quels sont les relations entre la « littérature didactique » et la « littérature urbaine»?
3) Quels sont les liens entre la « littérature urbaine » et les textes composés à la fin du Moyen Âge où la production littéraire n’est pas qualifiée d’« urbaine » de façon systématique ?
5) Si, derrière la «littérature urbaine », il existe un corpus des textes, quel en est le volume ?
6) Existe-t-il des genres littéraires liés à la ville d’une façon spécifique ?
7) Quel est le statut du roman ? Les romans en prose, créés à l’époque du développement des villes, peuvent-ils être considérés comme une part de la «littérature urbaine» ? À cet égard, le concept de «chronotope» proposé par M. Bakhtine est susceptible de fournir une perspective intéressante pour décrire et comprendre des aspects de la spatialité urbaine dans le roman à partir de la «corrélation essentielle des rapports spatio-temporels, telle qu’elle a été assimilée par la littérature […]» (Mikhaïl Bakhtine, Esthétique et théorie du roman. Paris, Gallimard, 1978, p. 237). Dans ce sillage, on pourra s’interroger sur l’ancrage spatial des aventures dans le roman médiéval et sur leur incidence historique, et tenter de saisir l’évolution du genre au cours du Moyen Âge.
8) Est-il possible d’affirmer que le poème allégorique est un genre de la «littérature urbaine» ?
9) Quels sont les rapports entre la poésie pieuse et la «littérature urbaine» ? Rappelons que le corpus de la lyrique religieuse est bien présent déjà dans l’œuvre de Thibaut de Champagne, poète qu’aucun critère ne permet pourtant de rattacher à la culture de la ville.

Veuillez envoyer un résumé d’une page avant le 1er septembre 2019 aux organisateurs :

  • Ludmilla Evdokimova: ludmila.evdokimova@gmail.com
  • Françoise Laurent : francoise.laurent@uca.fr

Comité d’Organisation:

  • Ludmilla Evdokimova, Institut de littérature mondiale, Université orthodoxe Saint-Tikhon (Moscou)
  • Françoise Laurent, Université Clermont Auvergne, CELIS (Clermont-Ferrand, France)
  • Xenia Alexandrova, Université othodoxe Saint-Tikhon (Moscou)
  • Natalia Dolgorukova, École des hautes études en sciences économiques (Moscou)

Source : Fabula

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Réseau des médiévistes belges de langue française
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