Appel à contribution – Un ciel par-dessus le toit. Littérature et univers carcéral du Moyen Âge à nos jours

Le ciel est, par-dessus le toit,
Si bleu, si calme !
Un arbre, par-dessus le toit,
Berce sa palme.

Verlaine

L’univers carcéral constitue depuis longtemps un sujet à part entière de la littérature dans son acception la plus large, de la poésie aux arts visuels. Tous modes d’expression ont été utilisés afin de suggérer ou de décrire l’enfermement et ses effets sur l’esprit et le corps, sans d’ailleurs que la vision en soit nécessairement négative.

Ainsi, enfermé dans sa cellule de la tour Farnese, Fabrice del Dongo, qui a tué en légitime défense le comédien Giletti, vit « le moment le plus beau de (sa) vie » : collé contre les barreaux de fer de la fenêtre, il vient d’apercevoir, Clélia, la jeune fille dont il est amoureux, venant soigner les oiseaux de sa volière pour se désennuyer. Fabrice est émerveillé, disposé à refuser, avec « transports » sa liberté si on la lui offrait :

« Mais ceci est-il une prison ? Est-ce là ce que j’ai tant redouté ? Au lieu d’apercevoir à chaque pas des désagréments et des motifs d’aigreur, notre héros se laissait charmer par les douceurs de la prison »

Stendhal, La Chartreuse de Parme (Livre II, chap.18) 1839

Faut-il être poète ou romancier pour déceler, derrière les barreaux, dans une forteresse, les douceurs de l’enfermement comme l’écrit Stendhal ? N’y a-t-il pas ici un affront fait à la société qui croit à la vertu punitive de l’incarcération ?

A contrario, d’autres auteurs ont vu avec justesse et ressenti l’expérience angoissante de la fragilité de la vie, de son caractère impitoyable quand des circonstances tragiques vous conduisent à l’intérieur d’un cachot, où le compte à rebours vers la mise à mort ou l’exil occupent désormais toutes les pensées. Villon, condamné à mort, s’attend à être pendu et nous livre son « Chant du cygne » avec la Ballade des pendus :

« Frères humains qui après nous vivez,

N’ayez les coeurs contre nous endurcis,

Car, si pitié de nous pauvres avez,

Dieu en aura plus tost de vous merciz. »

De cette manière, la littérature permet aussi de s’échapper, coûte que coûte, d’un espace contraint, par la voie de la création ou, plus simplement, de la lecture. Certains systèmes juridiques reconnaissent même à la lecture un caractère bénéfique sur le condamné, allant jusqu’à sanctionner sa pratique par des réductions de peine. Souvent la lecture laisserait déceler une volonté de réinsertion de la part du détenu. Elle jouerait à tout le moins un rôle apaisant, propre à faciliter l’exécution de la peine. Les relations entre littérature et prison convoquent ainsi le droit, mais aussi d’autres sciences humaines permettant d’appréhender le ressenti de l’individu comme le regard jeté par la société sur l’enfermement. Sans doute les évolutions accompagnent-elles la manière dont nos sociétés conçoivent la prison, ce qui appelle une réflexion historique sur la peine.

Reste que la reconnaissance du rôle bénéfique de la littérature pour ceux qui subissent l’enfermement ne peut-elle concerner qu’une littérature considérée comme inoffensive par le pouvoir en place. Car la dimension politique de la littérature ne doit pas être sous-estimée. D’une part, même les régimes les plus libéraux surveillent les lectures de leurs prisonniers. D’autre part, les lectures, et, plus largement, les productions littéraires et artistiques peuvent revêtir un caractère dérangeant, voire criminel dans les régimes les plus autoritaires.

De fait, il existe un paradoxe de l’enfermement, qu’il soit réellement et matériellement subi ou choisi, mérité ou pas, fortuit ou structurel, ou encore purement métaphorique, immatériel, invisible. Les diverses expériences – judiciaire, clinique, littéraire et poétique, politique – individuelles ou collectives lèvent quelque peu le voile sur l’ambiguïté troublante de cette modalité singulière d’existence, à considérer d’ailleurs que l’enfermement puisse être, ou devenir, un mode d’existence…

La condition humaine elle-même n’a-t-elle pas été qualifiée par Pascal de « petit cachot où (l’homme) se trouve logé », en vue de faire mesurer à l’homme sa « misère » sans Dieu ? L’enfermement est ainsi susceptible de revêtir une dimension métaphorique, immatérielle mais non sans effet sur celui qui y « loge »… A bien des égards, cela rejoint l’expérience de la folie dont l’étau laisse échapper des paroles poétiques, des images incongrues, inédites. Là encore, l’écrivain peut en témoigner : Artaud nous l’enseigne.

Les organisatrices du Colloque attendent des contributeurs un regard, une analyse sur l’enfermement résultant avant tout d’une décision judiciaire ou administrative.

Toutefois, si l’enfermement carcéral retient particulièrement notre attention toutes approches disciplinaires confondues, pourront être présentées d’autres formes d’enfermement suscitant intérêt, curiosité, et produisant un savoir nouveau, voire inédit sur ce vécu.

La réflexion sera susceptible de s’articuler :

Sur la forme, autour de la littérature comme instrument, échappatoire d’une réalité carcérale restrictive par essence
Sur le fond, autour de la littérature comme représentation de l’univers carcéral

Le Ciel est-il vraiment par-dessus le toit ? Ou pas ?

Les propositions de communication, accompagnées d’une brève présentation du contributeur, devront être adressées, d’ici au 1er juillet 2019 à :

sophie.delbrel@u-bordeaux.fr

ou fabienne.huard-hardy@justice.fr

ou josetterico@gmail.com

Les auteurs voudront bien noter que les travaux du colloque seront assortis d’une publication électronique, dont le contenu sera validé par un comité scientifique.

Les articles devront être prêts au plus tard le 1er septembre 2020

Source : Fabula

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Réseau des médiévistes belges de langue française
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