Appel à contribution – Le vêtement, un signe complexe dans la littérature, la culture et la société de l’Angleterre médiévale

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La revue Études Médiévales Anglaises (ÉMA) vous invite à soumettre une proposition de contribution sur la problématique suivante :

Le vêtement, un signe complexe dans la littérature, la culture et la société de l’Angleterre médiévale

Axes de réflexion suggérés:

Le vêtement est un objet à la charge symbolique particulièrement forte dans le monde occidental du Moyen-Âge. Son apparition est liée à une émotion (la pudeur) et à un événement fondateur de civilisation, mais avec des aspects particulièrement négatifs. Il n’est d’ailleurs pas anodin que dans la fameuse question de John Ball : « When Adam delved and Eve span, Who was then the gentleman? », Eve soit celle à qui revienne la tâche de fabriquer le textile destiné à couvrir le couple originel, le tissage étant devenu à l’époque médiévale un symbole d’humilité et de chasteté (Baert, Rudy, 2007), qualités ayant manqué à la mère de l’humanité dans le jardin d’Eden si l’on se fonde sur la Genèse. Toutefois, le vêtement des origines de l’humanité, qui n’est pas encore fait de tissu mais de peau animale ou de végétal, ne fait pas que couvrir la honte originelle : il émane directement de la compassion divine, ainsi que nous le rappelle la religieuse dominicaine Anne Lécu (2016) : les tuniques dont Dieu recouvre les corps d’Adam et Eve (Genèse, 3,21) constituent donc d’emblée des signes contradictoires.

Le vêtement n’est donc jamais purement utilitaire, et l’on a pu parler de véritable « théologie du vêtement » ; une « théologie » qui a son pendant dans le monde séculier, où le statut social plutôt que la vertu devient le déterminant principal d’un individu. Il est le signe visible de valeurs invisibles, définies tant par le choix des couleurs, matières, motifs et formes, que par la manière dont il couvre le corps ou au contraire le révèle. Il se fait médiateur entre le physique et le surnaturel et, pour certains théologiens, il ne fait plus qu’un avec le chrétien qui le porte sur lui comme il porte le Christ en lui (Cras, 2011). Son opulence peut aussi signaler le péché mortel d’orgueil auquel a succombé celui qui le porte, et condamne ainsi les pieux prélats soucieux de promouvoir la grandeur de l’Église, mais  aussi de sauver leur âme  d’infortunés cas de conscience. Si l’habit sacerdotal est symbole de pouvoir, de hiérarchie et d’ordre, celui qui le revêt se place dans une posture contradictoire opposant l’humilité prêchée par le Christ et la nécessité d’affirmer la puissance ecclésiastique. La primauté de l’enjeu de puissance sur le commandement d’humilité est bien représentée dans les textes consacrés aux anachorètes ou aux fous-en-Dieu. Les élites spirituelles semblent ainsi aussi soumises que leurs équivalents laïques à cette mise en scène de soi au travers du vêtement, et cette contradiction les rend également vulnérables aux assauts satiriques des écrivains et poètes médiévaux.

Ainsi, il est rarement aisé de déterminer si le vêtement est pur ornement, s’il sert à couvrir la nudité ou à magnifier le corps, s’il est simplement pratique ou symbolique (Koldeweij, 2006 ; Wirth, 2007), particulièrement dans la littérature médiévale. Dans les œuvres chevaleresques et courtoises, le vêtement est le plus souvent mis au service d’une doctrine, et même d’une propagande (Dimitrova, Goehring, 2015 ; Mérindol, 1989) qui tente d’associer beauté et vertu pour asseoir la suprématie des élites sur le bas peuple, forcément grossièrement habillé, voire quasi nu. Dans cette optique, un vêtement somptueux mettra l’accent sur la noblesse cachée d’un personnage (particulièrement quand son identité est inconnue) et non sur sa vanité. La nudité pourra tout autant signifier le dénuement, la folie ou la grossièreté, que l’érotisme, et parfois tout à la fois, comme dans la figure de l’homme sauvage. Les lois somptuaires, qui tentent de réagir à l’apparition d’une classe bourgeoise prompte à imiter les codes vestimentaires de l’aristocratie, sont un autre exemple de la volonté des élites de barrer l’accès au paraître.

Le vêtement remplace donc le texte, le détourne, voire le contredit ; il témoigne d’allégeances cachées, de relations illicites, de comportements ostentatoires. Dans ces conditions, l’absence (relative ou totale) de toute description vestimentaire est, elle aussi, un choix qui n’est pas seulement esthétique, mais politique (voir le Prologue Général des Contes de Canterbury, les Contes où les vêtements ne sont pas forcément décrits, Hodges, 2014). Chaucer y construit toute une « rhétorique du costume » (Hodges, 2014) qui, à la manière de l’héraldique, contribue à définir les personnages. Un usage particulier du costume se retrouve bien évidemment dans les fêtes de Carnaval, où chaque élément (couleurs, motifs, mais aussi grelots et autres ornements) est porteur de sens (Tissier, 1988 ; Ueltschi, 2019), comme pour le costume du fou de cour (Ménard, 1989).

Il conviendra donc de s’interroger sur le vêtement comme signe contradictoire : révélateur –   mais aussi créateur – de tensions soulignant le contraste entre sa vocation utilitaire et les enjeux de mise en scène de soi et de puissance. Le vêtement voile autant qu’il dévoile. Il traduit le décalage entre le costume d’un personnage et ce qui est dit de lui ou d’elle, entre la réalité historique et sa représentation ou re-création littéraire (Burns, 2004). Il subvertit les attentes à travers le travestissement par exemple, ou simplement par l’intermédiaire de choix vestimentaires osés, comme ce fut le cas pour toutes ces femmes qui adoptèrent le hennin en dépit d’une forte opposition des autorités morales de leur temps (Durantou, 2019).

Tout article abordant les sujets brièvement évoqués plus haut (ou d’autres en relation avec ceux-ci) est le bienvenu, mais les propositions pourront également concerner la résurgence du Moyen Âge à des époques ultérieures. On pourra questionner la vogue du médiévalisme au 19e siècle. Ce mouvement s’inscrit dans un courant tout autant esthétique qu’éthique et politique ; il vise à dénoncer la Révolution Industrielle tout en profitant de ses avancées techniques (voir William Morris, poète, artiste mais aussi industriel). Peut-on voir aussi dans le médiévalisme les prémices de la mode vestimentaire comme rébellion, alors qu’elle avait plutôt servi, au Moyen Âge et à la Renaissance encore (par exemple dans l’usage fait par le jeune Henri VIII de costumes et rituels d’origine médiévale), à conforter l’ordre établi ?

Les propositions sont à envoyer à Tatjana Silec (tatjana.silec@sorbonne-universite.fr) et Martine Yvernault (martine.yvernault@unilim.fr) avant le 15 décembre 2020, et les articles (après acceptation des propositions) avant le 15 février 2021.

Clothing as a Complex Sign in the Literature, Culture and Society of Medieval England

In medieval culture, clothes could be construed as particularly complex symbols; symbols that often contradicted each other, depending on which interpreting method one favoured.

In the Christian world, clothes were from the start connected to one emotion in particular – modesty –; they were also the consequence of a desire for knowledge presented as sinful, one which led to the gradual appearance of all the technical skills required for the production of items of clothing that were either woven or made from animal skin or plants. It should then come to no surprise that, when John Ball asked his famous (rhetorical) question: “When Adam delved and Eve span, Who was then the gentleman?”, he should have given the task of spinning wool to Eve. In the Middle Ages the skills involved in the production of fabric had become symbols of chastity and humility (Baert, Rudy, 2007). But the first clothes worn by Adam and Eve were not woven; they were made of animal skin, and given to them by God (Genesis 3,21), thus allowing for a completely different interpretation of clothing in the Bible as the manifestation of divine pity (Anne Lécu, 2016).Thus, the leather tunics God clothes the erring couple with in the Garden of Eden constitute a contradictory symbol from the start: they signal the original sin and the shame that overcame Adam and Eve, after they had eaten the forbidden fruit, as well as God’s compassion.

Clothing, whether medieval or modern, is therefore never purely utilitarian, so much so that a veritable “theology of clothing” is at work in the Bible, one that finds an equivalent in the secular, heavily hierarchised world of the Middle Ages, in which one’s standing, rather than one’s virtue, determines one’s fate. Any item of clothing is a visible marker of invisible values, defined by the choice in colours, fabrics, patterns and shapes, but also by the way it may cover a person’s body, or on the contrary reveal what is underneath. It can mediate between the physical and the spiritual planes, and, according to some theologians, even become one with the Christian man or woman, its fabric espousing the form of the faithful on the outside, just like the image of Christ informs them on the inside. (Cras, 2011). However, when opulent, it often serves to reveal the pride (as well as other mortal sins) of the person who is wearing it, thus confronting the prelates of the Catholic Church to a conundrum, as they have to choose between promoting the glory of the Church by every means, including clothing, and saving their souls. Religious garments are symbols of power, hierarchy and order, but as such they contradict the ideal of humility preached by Christ. That the former usually trumped the latter can be seen in the derogatory comments found in most of the religious texts written about hermits and other “fools-for-God”. The spiritual elites of the Middle Ages seem to have been as likely as their secular equivalents to make a show of themselves through their sartorial choices – and as vulnerable as them, if not more so, to satire!

While it is often difficult to assess where any medieval item of clothing that may have come down to us was situated on a spectrum going from the purely practical to the purely ornamental and/or symbolical, and whether it was used to cover someone’s nudity or reveal one’s body ((Koldeweij, 2006 ; Wirth, 2007), the task becomes even more complex when clothes are mentioned or play a decisive role in literature. In medieval romances, either chivalric or courtly, clothes are elements of choice in the deployment of a doxa, or even propaganda (Dimitrova, Goehring, 2015 ; Mérindol, 1989) which equates beauty with virtue in order to legitimate the supremacy of the ruling classes over the ill-dressed, ill-mannered plebs. In such a perspective, richly adorned clothes will reveal a person’s nobility (especially when his or her status is unknown) rather than his or her vanity. Conversely, nudity will not always be erotic; rather it will often be used as a signifier of folly, madness, wretchedness or coarseness, sometimes all at once as is the case with the character of the wild man. Sumptuary laws, which try to limit the access of a rising bourgeoisie to a higher status by preventing its members from imitating the sartorial codes of the aristocracy, are part of the same propaganda.

In literary works, clothes thus convey information that is coded and may at times distract the reader from the explicit message of a particular passage, or distort it, and even contradict it. It may signal hidden allegiances, illicit relationships, ostentatious behaviours. Conversely, the absence or paucity of any sartorial description is usually an ethical as well as an aesthetic choice, as is the case in the General Prologue to the Canterbury Tales (Hodges, 2014). In it, Chaucer creates what amounts to a costume rhetoric which, in a manner akin to heraldry, contributes to defining his characters. One may also mention here the particular use made of clothing during Carnival (or other carnivalesque celebrations); the court fool and his peculiar costume (which varies depending on his precise nature of his “folly”) may also come to mind (Tissier, 1988 ; Ueltschi, 2019, Ménard, 1989).

The complexity of the various functions played by clothing means that it should always be examined as the site of contradictions, some of which are particularly revealing of the tensions between its practical use and the way it may become part of the elaborate staging of one’s importance (real or imagined) (Crane 2002). Clothes may be revealing, in more ways than one. They may translate the discrepancy between a person’s sense of dress and what it really says; or between historically accurate clothing and its literary recreation (Burns, 2004). They may subvert expectations or prove controversial, as was the case with the adoption by many medieval women of the headdress called “hennin”, despite vocal opposition by moral authorities (Durantou 2019). They may even challenge order, as transvestites did.

Proposals in the various areas of study briefly delineated above (as well as others that might have been overlooked for brevity’s sake) will be welcome. We will also accept proposals in the field of medievalism, as one might examine the craze for all things medieval at the end of the 19th century as part of the Arts and Crafts movement that was ethical and political as well as esthetical, and aimed at denouncing some aspects of the Industrial Revolution while enjoying the technical advances it offered. Does the resurgence of medieval clothing in the 19th century express rebellion against conservatism (and capitalism) as opposed to previous times, during which clothes (and customs, for instance chivalric ones) evoking a long gone era were generally used to uphold order rather than subvert it ?

Proposals should be sent to Tatjana Silec (tatjana.silec@sorbonne-universite.fr) and Martine Yvernault (martine.yvernault@unilim.fr) before 15 December 2020. The accepted contributions should be sent before 15 February 2021.

A propos RMBLF

Réseau des médiévistes belges de langue française
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