Appel à contribution – Le Temps / Time. Revue « Études Médiévales Anglaises »

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À l’occasion de son numéro 100, la revue Études Médiévales Anglaises (ÉMA) vous invite à soumettre un article consacré à la question du temps dans les Îles Britanniques au Moyen Âge. Les articles, en anglais ou en français, sont à envoyer à Fanny Moghaddassi et Martine Yvernault avant le 10 janvier 2022 (informations ci-dessous). Nous recommandons aux auteurs intéressés de faire parvenir un titre et une brève description du contenu de leur article dès que possible.

Au fondement de l’expérience humaine, le temps opère la jonction entre phénomènes naturels et formes culturelles. Au Moyen Âge, « le temps lié aux rythmes naturels, à l’activité agraire, à la pratique religieuse, reste le cadre temporel primordial » écrivait Jacques Le Goff en 1977 (Pour un autre Moyen Âge, 75). En effet, les sociétés médiévales construisent le temps du travail comme celui de la prière et des célébrations liturgiques – temps de l’Église – en lien et parfois en contraste avec les temps naturels et agricoles qui s’imposent aux hommes. Le temps médiéval n’est pas un temps mesuré et compté avec exactitude comme celui de la Première Modernité, mais un temps vécu dans son étalement et la rythmicité des pratiques agricoles, tout autant que par l’articulation de l’ordinaire du quotidien avec l’exceptionnel, sous la forme du rituel et de la fête, qui souvent intègrent la musique et son rapport particulier et complexe à la mesure du temps.

Mais Le Goff souligne que l’avènement du « capitalisme commercial » (Pour un autre Moyen Âge, 47) induit un clivage dans la conception médiévale du temps : d’une part, le temps de l’Église « qui n’appartient qu’à Dieu », fondé sur une linéarité qui ne conduit qu’à Dieu, ce que Gourevitch définit comme « la fusion avec l’éternité » (Catégories de la culture médiévale, 96) ; d’autre part, le temps du marchand qui s’organise selon l’échéance, la durée, la conjoncture, la prévision ou, au contraire, l’aléa économique et l’aléa météorologique. Dans une perspective écocritique, les transformations souhaitées, accomplies ou redoutées des espaces naturels en espaces domestiques constituent autant de jalons temporels marquants dont la littérature médiévale se fait notamment l’écho.

Aaron Gourevitch rappelle la vision mythologique du monde qui structurait la conception du temps et de l’espace centrée sur le passé et le cycle dans les cultures païennes polythéistes, avant l’avènement du christianisme. Le christianisme fonde le temps sur un seul Dieu et introduit la notion d’éternité tout en intégrant certaines formes et certains repères hérités du temps païen. Comme Le Goff, Gourevitch montre que le temps du marchand et de la production résulta de l’essor des villes et du développement d’une nouvelle vision du monde, et donc du temps. Les horloges furent installées au sommet des hôtels de ville ; le temps séculier, fondé sur l’acte et la fabrication, vint à concurrencer le temps théologique rythmé par les clochers. Découpe et mesure distinguent alors de manière claire temps matériel et temps théologique (Schmitt, « Le temps. ‘Impensé’ de l’histoire ou double objet de l’historien ? », 46-7).  L’exacerbation de cette approche du temps avec l’industrialisation grandissante aux 18ème et 19ème siècles a par ailleurs conduit penseurs, artistes et écrivains à réinventer un Moyen Âge d’avant le temps productif.

Gourevitch insiste encore sur le lien qui existe entre le temps et l’espace, perçus de manière à la fois objective et subjective. Il montre que le rapport de l’homme au temps et à l’espace, de l’Antiquité au Moyen Âge, à la Renaissance et aux temps modernes, s’est profondément transformé avec l’accélération du rythme de la vie et le rétrécissement du monde dû à sa découverte progressive (Catégories, 34-5). Paul Ricoeur, lui, identifie une même correspondance entre l’espace (« vécu, géométrique, habité ») et le temps également soumis à une approche dialectique distinguant « le temps vécu », « le temps cosmique » et « le temps historique » – l’objectif de datation rappelant l’objectif de localisation (Ricœur, La mémoire, l’histoire, l’oubli, 191).

Les pratiques et conceptions médiévales du temps ont toujours fait l’objet d’un intérêt critique soutenu tant dans le domaine historique, que théologique, philosophique ou littéraire. L’historiographie récente montre un intérêt pour les pratiques différenciées du temps en fonction du critère du genre, cherchant à documenter le temps spécifiquement féminin à travers par exemple les rites de l’accouchement mais aussi les rythmes du quotidien (E. Cox, L.H. McAvoy & R. Magnani, 2015). Les critiques se sont aussi intéressés à la reconstruction historique du passé dans la période médiévale (Rouse, 2005), à la mémoire du passé dans son rapport singulier au futur (Critten, 2019), et aux conceptions de l’avenir (Boyle, 2015).

À l’occasion de ce numéro anniversaire, Études Médiévales Anglaises invite à réfléchir non seulement à la mesure du temps, mais aussi au « hors-temps » que représentent les célébrations, réjouissances et fêtes ritualisées qui viennent ponctuer le temps ordinaire du quotidien, voire en inverser les hiérarchies, comme dans le carnaval ou le charivari.

Les communications pourront aborder les représentations matérielles du temps et les techniques liées à sa mesure, mais aussi le rapport singulier qu’entretiennent dans la littérature médiévale passé, présent et futur. Les ailleurs figés de la romance, par exemple, conjuguent plusieurs temps superposés qui coexistent dans l’esprit des lecteurs (Rouse, 2019, 163).

Études Médiévales Anglaises vous invite à soumettre des articles sur le temps au Moyen Âge dans les Îles Britanniques, sans exclusivité de champ disciplinaire.

On pourra ainsi s’intéresser à :

  • Penser le temps médiéval
    • Mesure, techniques et découpages du temps au Moyen Âge.
    • La pensée et la représentation des âges de la vie.
    • Les saisons et la nature.
    • Les divisions académiques du temps médiéval (quand commence ou finit le Moyen Âge), éventuellement en comparant historiographies anglo-saxonne et française.
  • Dire et retenir le temps
    •  Les formules liées au temps.
    •  Dire la mémoire, inscrire le temps dans une trace. Par contraste, on pourra s’intéresser aux pratiques éphémères et à l’oubli, ainsi qu’aux conceptions de l’avenir.
    •  Penser et raconter le temps.
  • Vivre le temps
    •  Contrastes entre pratiques du temps le jour et la nuit, par exemple dans les contextes monastique ou urbain.
    • Le temps du rituel et la mise entre parenthèses du temps quotidien. Le temps suspendu des célébrations, fêtes, réjouissances.
    • Le contre-temps/temps de la marge (charivari, carnaval…).
    • L’Au-delà et ses temporalités. 

Les articles, en anglais ou en français, seront à envoyer avant le 10 janvier 2022 à Fanny Moghaddassi f.moghaddassi@unistra.fr et Martine Yvernault martine.yvernault@unilim.fr.  Ils donneront lieu à une évaluation en double aveugle. La feuille de style est disponible sur le site de l’AMAES : https://amaes.jimdo.com/publications-de-l-amaes/notre-journal-ema/soumettre-un-article/

English version

The French Journal of Medieval English Studies Études Médiévales Anglaises is seeking submissions for its 100th anniversary issue focusing on the notion of “time”. The papers, written in French or English, should be submitted to Fanny Moghaddassi and Martine Yvernault by 10 January 2022 (see more information below). Authors who wish to submit a paper are advised to get in touch and submit a title with a brief description of content as soon as convenient.

As the foundation of human experience, time unites natural and cultural phenomena. In 1977, Jacques Le Goff (Pour un autre Moyen Âge, 75) posited that “time related to natural cycles, agrarian activities and religious practice was the essential medieval timeframe”. Medieval societies organized working hours and prayers and liturgical celebrations – Church time – in connection to, and sometimes in contrast with, the necessities of natural and agricultural temporalities. Medieval time – unlike Early Modern time – was not constrained by measure and accuracy, but experienced as a flow, marked by cyclical agricultural activities, and the articulation of daily life with exceptional events, in the form of rituals and celebrations, which often included music and its both specific and complex relation to the measuring of time. 

Yet Le Goff also stressed that the rise of “commercial capitalism” (Pour un autre Moyen Âge, 47) led to a partition in the medieval conception of time: Church time, “ruled by God only” spread in linear fashion towards God (Gourevitch defines such a movement as “fusion with eternity”, Catégories de la culture médiévale, 96), became distinct from merchant time, structured by dates, deadlines, context, anticipation, or, reversely, economic and weather accidents. From an ecocritical perspective, the desired, actual or dreaded domestication of natural environments acted as temporal landmarks, namely reflected in medieval literature.

In pagan polytheist cultures before the advent of Christianity, a mythological approach to the world structured conceptions of time and space, which were centered on the past and organized in cycles (Gourevitch). Christianity, grounding time on an only God, introduced the notion of eternity while still preserving some of the forms and landmarks of pagan time. Both Le Goff and Gourevitch showed that merchant time and productive time stemmed from the rise of cities and the development of a new approach to the world, and to time. Townhalls started to display clocks as secular time, anchored in activity and production, started to challenge theological time, regulated by churches. Now partition and measure came to draw a clear line between material and theological times (Schmitt, « Le temps. ‘Impensé’ de l’histoire ou double objet de l’historien ? », 46-7). The growing gap between these conceptions of time induced by galloping industrialization in the 18th and 19th centuries led thinkers, artists and writers to invent and romance a pre-productive medieval period.  

Gourevitch also pointed to the links that exist between space and time, as experienced both objectively and subjectively. According to him, man’s relation to time and space evolved dramatically from ancient times to the medieval period, from the Early Modern age to modern day, as life rhythms accelerated and the world seemed to narrow in the context of its discovery and exploration (Catégories, 34-5). Paul Ricoeur stressed a similar correspondence between (“experienced, geometric, lived-in”) space and time, which for him was equally dialectically divided in “lived time”, “cosmic time” and “historical time”, as the effort at dating mirrored a corresponding need for localization (Ricœur, La mémoire, l’histoire, l’oubli, 191).

Medieval conceptions and practices of time have always been the focus of critical attention, in historical, theological, philosophical and literary fields alike. Recent publications testify to an interest for gender-related practices of time and to an effort at tracing specifically female experience of time, for instance in childbirth rituals and daily life (E. Cox, L.H. McAvoy & R. Magnani, 2015). The reconstruction of the historical past in the medieval period (Rouse, 2005), the complex articulation of memory and the future (Critten, 2019), and conceptions of the future (Boyle, 2015) have also been scrutinized by recent criticism.

On the occasion of its anniversary issue, Études Médiévales Anglaises invites papers on the measuring of time, as well as on the marginal treatment of time in ritualized celebrations which punctuate daily life, sometimes subverting its usual hierarchies, as in the case of carnival and misrule. Papers can consider material representations of time and its measure, as well as the subtle representation of past, present and future in medieval literature: romance worlds often conflate several layers of time which coexist in the mind of the reader. (Rouse, 2019, 163).

Études Médiévales Anglaises invites papers from all disciplinary backgrounds on time in the medieval British Isles, including: 

  • Conceptualising time
    • Measuring time, technical approaches to time.
    • The ages of man.
    • Seasons and nature.
    •  Academic divisions of medieval time: defining the medieval period in Anglo-saxon and French historiographies.
  • Expressing Time
    • Time-related formulas.
    • Expressing memory, scrutinising traces. Conversely, observing the ephemeral and the forgotten, and the future.
    • Narrated time.
  • Medieval practices of time
    • Contrasting practises of time in daytime and night-time, for instance in mo- nastic and urban contexts.
    • Escaping daily time through rituals and celebrations.
    • Contesting time, marginal time (carnival, disorder and misrule).
    • Time and the otherworld.

The papers, written in English or in French, must be sent before 10 January 2022 to Fanny Moghaddassi f.moghaddassi@unistra.fr and Martine Yvernault martine.yvernault@unilim.frÉtudes Médiévales Anglaises uses double-blind peer review. The stylesheet to be used may be found on our website: https://amaes.jimdo.com/submit-a-paper/

A propos RMBLF

Réseau des médiévistes belges de langue française
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