L’histoire du faux est redevenue un objet d’étude important, comme en témoignent les livres, expositions et articles qui foisonnent autour de ce thème, dans une société occidentale qui se perd dans le «fake» sous toutes ses formes. Le faux n’est plus simplement cette qualification critique d’un document qui ne correspondrait pas à nos critères de véridicité ou d’authenticité. C’est devenu un objet d’histoire. On l’étudie désormais comme une notion fluctuante au cours du Moyen Âge, entre forgerie, fiction, manipulation, réécriture, bricolage, invention mémorielle et juridique. La rigidification de la notion à partir du XIIe et du XIIIe s. dans le monde occidental mène à une notion de faux défini désormais comme insupportable mensonge ou inacceptable manipulation, encadré par des normes juridiques et culturelles bien définies. Mais le chantier reste ouvert. Il faut sortir des dossiers habituellement traités – la donation de Constantin, les faux de Saint-Denis, etc. –, il faut dépasser le cadre européen traditionnel pour approfondir la réflexion et lui donner de la densité critique et technique.
C’est ici que l’IRHT intervient mardi 2 juin 2026 (9h30-18h) au campus Condorcet, dans le cadre de son cycle thématique 2026, avec des dossiers originaux et des études élargies aux cultures du bassin méditerranéen, autour du faux et des forgeries sous toutes leurs formes, dans toute leur matérialité.
Programme :
- 9h30 : Paul BERTRAND (Université catholique de Louvain) – Introduction
9h45-13h
- Ginette VAGENHEIM (Université de Rouen Normandie) – Qui est l’Hippolyte de la statue conservée à la Bibliothèque Apostolique Vaticane ?
Considérée par Johann Joachim Winckelmann comme la plus ancienne statue chrétienne en marbre qui nous soit parvenue, l’Hippolyte qui trône à l’entrée de la Bibliothèque Apostolique Vaticane intrigue à plusieurs titres, notamment parce qu’il est affublé d’une stola. La statue a suscité l’intérêt des épigraphistes qui ont cherché à élucider la date et le contenu des trois inscriptions grecques qui occupent respectivement le dos et les flancs du trône ; les spécialistes d’histoire des religions ont cherché à identifier la personne d’Hippolyte et les œuvres gravées sur le dos du trône. Tous partent du premier témoignage qui remonte à Pirro Ligorio (1512c.-1583), le seul auteur à fournir également un dessin de la statue au moment de sa découverte. La relecture de ses témoignages écrits et graphiques a révélé une histoire bien différente de celle racontée jusqu’ici et qui remet aussi en question l’authenticité des inscriptions.
- Hélène CUVIGNY (IRHT) – Une stèle hellénistique sur porphyre : fausses pistes et faux faux
En croisant les données historiques et archéologiques sur les carrières du Porphyritès avec les écrits de collectionneurs férus d’épigraphie entre le XVe et le XVIIIe siècle, Ginette Vagenheim et moi-même avons pu tirer au clair l’histoire d’une stèle de porphyre conservée au Cabinet des Médailles.
- Cécile LANERY (IRHT) – Fiction, pseudépigraphie et forgerie éditoriale : un exemple hagiographique.
Les reliques des martyrs bolonais Agricola et Vital firent l’objet d’une Invention et d’une Translation à Bologne, en 393/394. L’évêque Ambroise de Milan prit part à la cérémonie et consacra un éloge aux deux martyrs (BHL 8689), dans le cadre plus large d’une Exhortation à la virginité. Mais le martyre des deux saints bolonais fut aussi relaté, plus tard, par deux Passions fictives, indûment placées sous le nom d’Ambroise (BHL 8690 et BHL 8691). Pendant longtemps, on estima que la Passion pseudo-ambrosienne BHL 8690 était un texte tardo-antique, remanié au Moyen Âge sous la forme BHL 8691. Mais l’examen de ces deux Passions et de leur tradition manuscrite permet aujourd’hui d’établir que la Passion BHL 8690 est en réalité une forgerie éditoriale d’époque moderne, élaborée à partir de la Passion médiévale BHL 8691
Pause
- Naïm VANTHIEGHEM (IRHT) – Forger de faux documents pour garantir les droits des minorités en terre d’islam : deux études de cas
Les gens du Livre bénéficiaient en islam du statut de protégés (ḏimmī-s), mais leurs droits demeuraient largement tributaires des autorités politiques en place. Juifs et chrétiens veillaient donc à conserver dans leurs archives tous les documents susceptibles de leur permettre de faire valoir leurs privilèges auprès du pouvoir. Parmi les dossiers qui nous sont parvenus figurent parfois des pièces dont l’authenticité est douteuse, vraisemblablement forgées à une époque difficile à déterminer et parfois conservées en plusieurs copies. Dans cette contribution, je m’intéresserai à deux études de cas. Le premier concerne une lettre que le Prophète aurait adressée aux Juifs de Khaybar et de Maqnā, les exemptant de la capitation. Le second porte sur la convention que Muḥammad aurait conclue avec les moines du monastère de Sainte-Catherine du Sinaï, leur accordant sa protection.
- Matthieu CASSIN (IRHT) – Colophons recopiés, ou colophons trompeurs ? quelques exemples dans les manuscrits grecs
Les manuscrits grecs ont leur lot de faux et de faussaires, clairement identifiés, tant à l’époque contemporaine que dès le XVIe siècle. Cependant, à date plus ancienne, d’autres indices peuvent laisser supposer non seulement la réalisation de faux, mais des tentatives d’attribuer à certains manuscrits, et partant à leur contenu, une autorité usurpée. C’est en particulier le cas de certains colophons : on connaît la pratique de copistes scrupuleux qui reproduisent un manuscrit en totalité, y compris les notes et les colophons qu’ils peuvent contenir. Cette pratique transpose l’ancienneté et l’autorité supposées du modèle à sa copie, sans identifier celle-ci comme telle (au contraire de la pratique diplomatique). Mais dans d’autres cas, on peut faire l’hypothèse que des colophons ont été créés pour donner à un manuscrit et à son contenu une autorité dont ils étaient dépourvus, en leur prêtant une origine et une ancienneté factices.
14h-18h
- Jean-François GOUDESENNE (IRHT) – « Gregorius praesul » : un double faux historiographique dans l’histoire du chant liturgique (880-1903)
Placée en exergue des antiphonaires, la préface « Gregorius praesul » apparaît à la fin du IXe siècle comme un écho de la Vita Gregorii de Jean Diacre (BHL 3642, 873-875). La consécration du célèbre pape comme nouveau David, psalmiste suprême d’une liturgie désormais romaine, épouse soudainement la rhétorique d’unification des liturgies latines des royaumes Francs par les souverains carolingiens… Même si quelques historiographes médiévaux furent conscients de ce hiatus entre l’apologétique édifiante et les certitudes historiques, il n’est pas sûr qu’au millénaire suivant, les restaurateurs du plain-chant tel le jésuite Louis Lambillotte (1797-1855) ou même Dom Guéranger, fondateur de Solesmes (1805-1875), aient pris toutes les précautions critiques à l’égard d’une croyance qui s’est érigée en mythe : conscrire les répertoires de chant liturgiques latins dans le prisme d’une nième romanisation, propice à une ecclésiologie centralisatrice de l’église catholique…
Huit exemples étayés entre 880 et le Moyen Âge central nous offrent un maillage de faux, bien utiles aux nouvelles générations de chercheurs et spécialistes du chant grégorien, souvent peu prudents quant aux impacts limitants pour l’exercice d’une histoire et d’une philologie pleinement critiques et scientifiques.
- Sébastien HAMEL (IRHT) – Le crime de faussonnerie d’après la Somme Rural de Jean Boutillier (vers 1393-1396)
Dernier grand coutumier du Moyen Âge, la Somme Rural de Jean Boutillier offre le panorama le plus complet de l’état de la théorie et des pratiques judiciaires relatives au faux. Outre le faux envisagé du point de vue de la procédure (faux jugement, faux appel, faux témoins, faux procureur, faux serment), Boutillier consacre quatre chapitres consécutifs (111 à 114) aux crimes de faux : des faulx monnoyers et porteurs de billon, des enchanteurs et sortileges, des faussaires et enfin des faulx libelles et lettres diffamatoires. Je m’intéresserai ici particulièrement aux faussaires, coupables du crime de faussonnerie. Ce sera également l’occasion de faire le point sur la tradition manuscrite de la Somme Rural, qui pose quelques problèmes pour son édition.
- Giacomo CORAZZOL (Università degli Studi di Padova) – Abécédaire du faussaire : comment Flavius Mithridate apprit l’alphabet éthiopien (et pourquoi il l’employa pour écrire le « chaldéen »
En 1486 Flavius Mithridate produit une rétrotraduction des Oracles chaldéens et d’autres textes pseudo-zoroastriens pour Jean Pic de la Mirandole. Pour fabriquer ces textes, il choisit d’employer les caractères éthiopiens. Où les avait-il appris ? Et pourquoi ? L’hypothèse est que Mithridate les apprit à Rome en 1481-82, lors du passage d’un groupe de pèlerins éthiopiens, et qu’il dut les apprendre dans sa qualité d’interpres de langues sémites à la cour de Sixte IV.
Pause
- Sylvie LEFEVRE (Sorbonne Université) – La Mort et le bosquillon de Marie de France. La longue vie d’une fable apocryphe
Une mystification de la fin du XVIIIe siècle a inventé une histoire poétique française au féminin sous des noms de fiction, mais a aussi mêlé aux œuvres connues de Marie de France une fable apocryphe dont l’attribution pourtant s’est poursuivie jusqu’à aujourd’hui. Le succès grand public des Poésies de Marguerite-Éléonore Clotilde de Vallon-Chalys, depuis, Madame de Surville, poëte françois du XVe siècle parues en 1803 explique la résurgence de la fausse fable dans toute sorte d’anthologies et d’histoire littéraire. Mais la construction même de ce faux texte participait des procédés d’authentification de l’existence littéraire de la fiction principale : celle de Clotilde de Surville.
- JOANNA FRONSKA (IRHT) – Comment l’art d’un faussaire continue de tromper l’œil des érudits
Cette brève communication commence par une anecdote : l’inclusion de deux noms tchèques dans la liste des enlumineurs actifs à Paris au XIIIe siècle dans le Survey of Gothic Manuscripts in France, que je présente comme un avertissement méthodologique. Il s’agit de deux inscriptions accompagnant les miniatures des prophètes dans la Bible d’origine française, dite la Bible de Jaromĕř, conservée à la bibliothèque du Musée national de Prague, ms. XII. A. 10. Toutes deux sont en réalité des faux du XIXe siècle, et constituent un épisode mineur de l’une des supercheries les plus audacieuses de l’histoire littéraire européenne. Leur auteur était le philologue et l’un des pères du renouveau de la langue tchèque, Václav Hanka (mort en 1861), célèbre pour avoir produit de faux manuscrits de littérature tchèque ancienne. Les inscriptions qu’il a ajoutées à plusieurs manuscrits du musée s’inscrivent dans une politique historique nationaliste qu’il voulait inspirer.
Informations pratiques :
02/06/2026 – 09:00
IRHT, Campus Condorcet
Source : IRHT







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