En juin 2025, la pièce Le Procès Pelicot, mise en scène par Milo Rau, était programmée au festival d’Avignon. La dimension proprement spatiale de cette récente manifestation, parmi tant d’autres, des liens étroits entre théâtre et justice peut être interrogée : deux séries de bancs disposés de chaque côté de la scène et une petite table au centre suffisaient à la fois à évoquer et à délimiter un espace judiciaire, immédiatement perçu comme tel par les spectateurs. Si les grands procès sont propices aux mises en scène (au théâtre comme au cinéma), la métaphore théâtrale, et donc de l’espace judiciaire comme « scène » a été largement et de longue date investie par les historiens, les politistes ou les ethnologues travaillant sur la justice. Cette métaphore, pertinente sur bien des aspects, n’est pourtant pas dépourvue de limites : mobilisée par les spécialistes de toutes périodes, pour décrire un espace judiciaire aussi bien médiéval que contemporain, elle tend à déshistoriciser une scène de justice faussement intemporelle. Plus encore, un procès n’est pas un spectacle : tout n’y est pas écrit d’avance, il ne peut y avoir de suspension d’incrédulité, et l’expérience des acteurs comme du public est, plus largement, fondamentalement différente, y compris dans sa dimension spatiale. L’entrée, la sortie, la circulation, le regard et l’écoute, plus globalement la perception de l’espace impliquent des enjeux propres au contexte judiciaire, et même à un contexte judiciaire spécifique selon le lieu et la période considérés. Les travaux suscités par les grands procès des XXe et XXIe siècle et la captation audiovisuelle d’une série d’entre eux, ainsi que le renouvellement des approches spatiales en histoire de la justice, rendent possible une réflexion historienne sur la spécificité de ces enjeux, objectif de ce colloque transpériode.
Un premier atelier tenu au mois de mai 2026 a permis de confirmer la portée d’une réflexion collective sur la dimension spatiale des audiences, en considérant l’espace dans une dimension physique et matérielle, aussi bien que comme production d’une dynamique sociale. Il a également permis de finaliser cinq axes de réflexion qui structureront la rencontre du mois de décembre 2026.
Axes de réflexion
- Le caractère fixe, temporaire et plastique des lieux d’audience
La question de l’installation, de la délocalisation (prévue ou imprévue), ou de la transformation et adaptation d’un lieu existant pourra être explorée, en tant notamment qu’elle éclaire les modalités concrètes, matérielles, de l’aménagement d’un lieu de justice (et non pas seulement son architecture ou son décor). Les moyens spécifiques mis en œuvre, le coût de la construction ou des aménagements peuvent également être mis en considérés, par exemple en faisant appel à la documentation comptable. L’itinérance des cours, qu’elle soit régulière ou exceptionnelle, pourra bien sûr constituer un terrain d’étude propice, autant que l’utilisation plastique de certains lieux (marché, place, aula, etc).
- Ouverture, fermeture et hermétisme des lieux d’audience
Une seconde perspective concernera le degré d’hermétisme de ces espaces, en considérant par exemple le rôle des portes (et des huissiers), la fréquence, les règles et modalités de leur ouverture et fermeture. Cette thématique ouvre dès lors sur la question de la publicité des audiences, et sur les conditions concrètes de la mise en œuvre des procès à huis clos. Où commence et où s’arrête l’espace judiciaire dans ces circonstances ? Cet axe interroge aussi le voisinage des salles ou plus largement des lieux d’audiences, avec d’autres espaces ayant ou non d’autres fonctions. Le déplacement de la participation populaire à certains grands procès depuis le tribunal vers l’espace public, déjà bien étudié, pourrait être reconsidéré sous un angle proprement spatial : dans quelle mesure les récits (et dessins) de presse rendent-ils compte de l’espace de l’audience ? Le cloisonnement éventuel des espaces ou leur fragmentation (notamment à l’heure de la visioconférence) constitue également une piste.
- Les circulations et l’enchaînement des audiences
Un troisième axe envisage les circulations dans et autour des lieux d’audience : en amont, pendant ou après l’audience elle-même. Quel chemin mène à l’audience, et quel est le degré d’accessibilité de l’espace du jugement ? Quels sont les espaces de circulation, mais aussi d’attente en dehors de la salle ou du lieu de l’audience ? Comment circule-t-on dans l’espace même qui est dévolu à l’audience ? Les différents acteurs, qu’il s’agisse des professionnels de justice, des justiciables, ou du public connaissent-ils des itinéraires ou modes de circulation spécifiques en fonction de leur rôle à l’audience ? Le rôle des auxiliaires de justice et en particulier des huissiers pourra être examiné.
- Relations entre les acteurs : échanges, regards, paroles
Un quatrième axe touche aux relations entre les différents acteurs, dans une perspective spatiale, pour interroger comment ces relations articulent et délimitent de manière plus ou moins plastique l’espace judiciaire. Comment se répartissent les acteurs dans l’espace : dans quelles conditions se voient-ils, s’entendent-ils, se croisent-ils, s’envisagent ou se perçoivent-ils mutuellement dans l’espace de l’audience ? Quel espace est dévolu au public et est produit par lui ? Cet axe ouvre notamment sur la question de la langue et de la traduction, et sur les conditions de sonorisation et d’écoute.
- Le corps et les émotions dans l’audience
Un dernier axe concerne spécifiquement la question du corps en audience, en englobant à la fois les perceptions sensorielles (thermiques, auditives…), qui peuvent d’ailleurs mettre à l’épreuve le caractère hermétique de l’audience ; la perception ou l’expression des émotions ; mais aussi la présence même du corps, qu’il soit matériellement isolé dans un box, représenté par un autre par le biais d’une procuration, ou bien qu’il soit distant, par les procédés de visioconférence. Les questions liées aux postures (assis, debout, appuyé sur un pupitre), qu’elles soient fixes ou changeant au cours de l’audience pour certains acteurs, pourra également être abordée.
Modalités de soumission et organisation du colloque
Le colloque se tiendra les 2 et 3 décembre 2026 sur le Campus Condorcet Paris-Aubervilliers. Les propositions de communication (500 mots environ) devront être rédigées en français ou en anglais. Elles devront préciser la documentation sur laquelle la contribution s’appuiera, mais aussi les axes du projet dans lesquels elle s’inscrit. Une attention particulière sera prêtée au vocabulaire : le dépassement de la métaphore théâtrale pour décrire le procès implique en effet de revenir aux termes précis utilisés dans les sources et qui permettent d’évoquer, directement ou parfois très indirectement, la spatialité de l’audience.
L’accueil des participantes et participants sera pris en charge, en tout ou partie, en fonction des ultimes contraintes budgétaires et des trajets nécessaires en fonction des propositions retenues.
Les propositions seront envoyées avant le 27 juin 2026 à l’adresse suivante : elisabeth.schmit@univ-paris1.fr
Les autrices et auteurs des propositions retenues seront prévenu.es au début du mois de juillet.
Organisation :
Élisabeth Schmit, Université Paris I Panthéon-Sorbonne, LaMOP
Timothée Brunet-Lefèvre, CESPRA (UMR 8036 CNRS–EHESS)
Adrien Pitor, Centre Roland Mousnier







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