Ce colloque propose d’examiner le rapport que les hommes et les femmes de l’époque moderne ont entretenus avec les objets et les lieux chrétiens manifestement hérités du passé (tardo-antiques ou médiévaux) en les considérant non comme des survivances passives, mais comme des éléments pleinement actifs des cultures religieuses. Il vise en particulier à interroger la formation d’une véritable conscience historique des dispositifs du rituel chrétien (architecture, cheminement, mobilier, peinture, sculpture, orfèvrerie, textile…etc.) au cours d’une époque moderne prise au sens large (du XIVe au XVIIIe siècle).
Quels sont les comportements et les récits que les objets et les dispositifs architecturaux hérités du passé impliquent en société ? Comment articuler l’épaisseur historique des objets et des lieux avec l’idéal de réforme et de retour aux premiers temps chrétiens ? Comment concilier l’ancrage de ces objets dans un événement fondateur (un don, la dédicace d’une église, le sacre d’un roi…) avec leur réactivation répétée dans le temps long de la liturgie ? Enfin, comment penser le devenir des objets, des images ou des aménagements architecturaux reconnus pour leur valeur historique, mais devenus inadéquats voire obsolètes, notamment dans le contexte des Réformes religieuses ?
Ce colloque proposera d’aborder ces questions selon trois axes principaux, qui rendent compte à la fois des modalités de transmission des objets d’une période à l’autre et de l’évolution du regard porté sur les objets et les lieux hérités du passé au cours de la « longue époque moderne ».
Axes de recherche
Axe 1 : Stratifications mémorielles
Bien avant la naissance d’un savoir critique et d’une épistémologie sur les objets anciens, ceux-ci peuvent être investis d’une profondeur historique qui nourrit récits, croyances et pratiques. Autour d’eux se tissent des réseaux de significations (fondées ou non) dans une logique d’accumulation voire de superposition avec d’autres objets.
Dans bien des cas, leur mémoire se construit moins par un discours savant que de manière organique à travers leur présence continue dans l’environnement ecclésial et par les usages et les pratiques qui s’y rattachent.
Entre enjeux mémoriels, légitimation ou construction symbolique fondée sur l’ancienneté, cet axe interroge les logiques et les modalités multiples qui président à la conservation des objets sur le long terme, ou encore à la création d’une « proto-histoire » de ceux-ci.
Axe 2 : Genèse d’un savoir historique critique
Au cours de l’époque moderne, les structures architecturales et les objets du passé sont parfois inspectés au prisme d’un regard rétrospectif critique. Certains clercs versés dans la science archivistique et paléographique développent des approches critiques fondées sur l’archive : ils rassemblent et éditent des textes liturgiques anciens afin de dresser une histoire des rituels de l’Église. À travers des voyages ou des enquêtes, d’autres esquissent une « ethno-anthropologie du rituel » (Xavier Bisaro). Enfin, des érudits antiquaires se fondent sur l’archéologie ou sur l’étude matérielle des artefacts du passé pour en discuter l’ancienneté.
Cet axe visera donc à révéler les discours mais aussi à les lier avec leurs instruments de production et de diffusion. Édition de textes liturgiques, investigations de terrain, premiers gestes archéologiques ou encore usage du dessin et de la gravure sont autant de pratiques qui contribuent à historiciser les dispositifs rituels et à produire un discours savant sur le passé chrétien.
Axe 3 : Réinterprétation, réactualisation et réinvestissement
Loin d’être figés, les objets et les dispositifs architecturaux hérités du passé sont, à l’époque moderne, de facto intégrés à de nouveaux aménagements et inscrits dans des réseaux renouvelés d’objets et d’images au sein de l’espace ecclésial.Cette intégration s’opère souvent au prix de transformations, qu’elles soient matérielles (remaniements, déplacements, restaurations) ou sémantiques (réinterprétations, changements de statut ou de fonction). Certains dispositifs et objets tombent en désuétude, tandis que d’autres font l’objet d’une réactivation ou d’une redéfinition fonctionnelle et symbolique. Ces dynamiques apparaissent dans le contexte des Réformes religieuses, qui, en redéfinissant les usages liturgiques et les sensibilités dévotionnelles, modifient – ou non – la place et le sens des objets hérités du passé.
Cet axe entend ainsi interroger les modalités concrètes de conservation, de restauration et d’adaptation de ces éléments anciens, en prêtant attention aux choix, aux arbitrages et aux discours qui accompagnent ces interventions. Il s’agira notamment de comprendre comment ces objets sont requalifiés, recontextualisés ou, au contraire, marginalisés dans des environnements en mutation. On pourra également interroger comment la persistance de certains objets et dispositifs architecturaux a pu stimuler l’anachronie voire une certaine forme d’historicisme dans la création artistique de l’époque moderne.
Les réflexions pourront s’articuler autour des questions suivantes :
- Pourquoi et comment a-t-on conservé les objets du passé ? Cette conservation relève-t-elle d’une stratégie de sélection ou tient-elle davantage d’une certaine contingence ? Cherche-t-on à justifier la conservation de tels éléments, et si oui, par quels moyens ?
- Comment les objets et les dispositifs architecturaux anciens sont-ils intégrés dans les écosystèmes des églises ? Leurs usages évoluent-ils ?
- Comment qualifie-t-on l’ancienneté d’un objet ? Quand et comment cherche-t-on à dater les objets anciens ? Que désigne l’« antiquité » d’un objet sous la plume des érudits modernes ? S’agit-il des premiers temps paléochrétiens, points de mire de toute réforme liturgique, ou, plus simplement, une ancienneté pluriséculaire ?
- Comment se forme cette conscience historique critique ? Quelles en sont les méthodes et les sources ? Quels en sont les instruments (création de discours, reproduction en images, conscience des styles, conservation privilégiée) ?
- Y-a-t-il une conscience historique des styles artistiques ? Comment se manifeste-t-elle ?
- Comment est perçue l’épaisseur historique des objets et des dispositifs architecturaux ? L’ancienneté est-elle une plus-value ou au contraire une marque de vétusté qu’il s’agit de renouveler ? Comment penser l’obsolescence de certains dispositifs liturgiques hérités du passé ? Existe-t-il une forme de conscience patrimoniale à l’égard de ces objets ?
Modalités de soumission :
Les communications pourront être données en français ou en anglais. Les propositions de communications comportant un titre, un résumé et une notice bio-bibliographique succincte, devront être réunis dans un seul fichier PDF et envoyés le plus tard le 10 octobre 2026 aux adresses suivantes : emmanuel.joly@uclouvain.be et julie.glodt@uclouvain.be
Organisation et prise en charge :
Ces journées d’étude auront lieu à l’UCLouvain (Louvain-la-Neuve), du 18 au 19 mars 2027.







Vous devez être connecté pour poster un commentaire.