10-11 juin 2027, Université Rennes 2
Dans la conclusion de Frères et sœurs du Moyen Âge à nos jours, Didier Lett insistait sur le fait « qu’on ne peut plus aujourd’hui traiter de l’histoire des frères et sœurs […] sans prendre en compte autant les sœurs que les frères » [dans Boudjaaba et al., 2016]. En témoigne l’emploi grandissant en français du terme « adelphie », synonyme de « sibling » et qui, contrairement à « fratrie », désigne un ensemble de frères et sœurs sans invisibiliser la place des femmes [Cassagnes-Brouquet et Yvernault, 2010 ; Audebrand, 2023]. Le déséquilibre dans la conservation des sources produites par des femmes ou concernant des femmes entraîne cependant une asymétrie genrée des travaux au détriment des sœurs [Bollmann, 2012 ; Atienza López, 2022 ; Grimmer, 2025]. Les sœurs ont en effet une place ambigüe au sein de l’adelphie : leur mariage complexifie leur appartenance familiale en leur donnant une double identification à leur famille de naissance et à celle de leur époux, tandis que l’entrée en religion les éloigne physiquement de leurs adelphes. Cela a des conséquences méthodologiques : disséminées dans plusieurs fonds d’archives associés à leurs pères, leurs frères, leurs maris ou aux ordres religieux auxquels elles appartiennent, les sources qui les concernent impliquent des procédés de dépouillement spécifiques. Ce colloque propose donc de se confronter à ces difficultés documentaires pour étudier les relations adelphiques exclusivement du point de vue des sœurs en Europe, du Xe siècle au XVIIIe siècle, en adoptant une approche interdisciplinaire. L’objectif est ainsi d’examiner leur rôle dans l’entretien des relations et dans les rapports de pouvoir au sein des familles en fonction de leur milieu social, leur statut civil et leur ancrage géographique.
À la fin du haut Moyen Âge, les prémisses de la mise en place de la primogéniture transforment les relations adelphiques en accentuant les conflits entre frères et la hiérarchisation genrée au sein de l’adelphie [Audebrand, 2023]. Du Xe au XIIe siècle, l’apparition lente et heurtée des structures lignagères et la valorisation progressive de la parenté agnatique mènent à une exclusion croissante des sœurs au moment de la succession [Lett, 2000 ; Faini, 2009]. Cette évolution au détriment des sœurs caractérise toute la période étudiée, du Xe au XVIIIe siècle, avec une accélération à partir du XVIIe siècle quand le modèle patrilinéaire, encore en construction aux XVe et XVIe siècles, s’impose [Haddad, 2024]. La deuxième moitié du XVIIIe siècle constitue un moment charnière : si les relations de parenté restent structurantes, elles laissent davantage de place au sentiment et aux réseaux d’affinité [Sabean et al., 2007]. Par ailleurs, la Révolution française enclenche d’importantes transformations dans le droit de la famille dans toute l’Europe.
L’approche comparatiste à l’échelle européenne a vocation à étudier la place des sœurs au sein de leurs familles au regard de la diversité des systèmes de parenté, en réinterrogeant les modèles construits par la démographie historique au cours du XXe siècle, entre une Europe du nord aux pratiques de transmission plutôt égalitaires et une Europe du sud plutôt caractérisée par les systèmes à « maison » [Yver, 1966 ; Delille, 2011]. Par ailleurs, à partir de la fin du XVe siècle, la colonisation du continent américain questionne les éventuelles transformations de ce que signifie « être sœur » en situation coloniale [Gourdon et Ruggiu, 2011].
Axe 1 – Qui est sœur ? Structures et contours de la sororité et de l’adelphité
La période prise en considération invite à questionner les interactions entre les mutations de longue durée des structures de parenté et la conception des relations adelphiques et sororales. Pour ne citer qu’un exemple, le renforcement progressif des tendances lignagères patrilinéaires aux XIe- XIIIe siècles entraîne une exclusion croissante des sœurs de la succession parentale au bénéfice de leurs frères, faisant d’elles des membres de second rang de l’adelphie. Étudier les effets des structures de parenté sur l’adelphie implique de prendre en compte l’ancrage social et géographique des sœurs ainsi que leur statut matrimonial : quelle place les sœurs occupent-elles dans l’adelphie, suivant qu’elles appartiennent à un lignage aristocratique aux multiples ramifications, à une cellule nucléaire artisane émigrée en ville ou à un foyer rural à structure complexe incluant plusieurs couples ? Les sœurs mariées jouissent-elles d’une plus grande considération que les célibataires [Eyméoud et Gaillard, 2023], en particulier suite au renforcement du modèle conjugal dans les classes intermédiaires urbaines au tournant des XIVe et XVe siècles ? Au sein des couples, l’appartenance sociale souvent plus élevée des épouses [Nassiet, 2000] peut permettre une valorisation de leurs adelphies dans l’éducation des enfants.
Ces remarques soulèvent la question des limites et des marges de l’adelphie. Dans des sociétés préindustrielles où veuvage et remariage sont monnaie courante, celles que nous appelons aujourd’hui demi-sœurs sont-elles considérées comme des membres à part entière de l’adelphie, en particulier quand elles sont nées d’un premier lit ? Qu’en est-il des sœurs bâtardes, souvent invisibilisées [Fieyre, 2026] ? Les belles-sœurs peuvent-elles participer d’une « fraternité sans liens du sang » [Chabot, 2020], en particulier dans les familles où s’opèrent des mariages croisés entre deux adelphies ?
Toujours au-delà de ces liens du sang, si la fraternité sert de modèle fondant des formes politiques et associatives (corps de ville, association de métier, confrérie), on y rencontre parfois aussi des « consœurs ». La sororité sert aussi à penser certains modes d’association, souvent sur une base dévotionnelle (ainsi des communautés de moniales, ou du récent projet Sorores sur les religieuses non cloîtrées [Duval et al., 2024]), dont le degré d’influence sur la pensée politique ne doit pas être sous- estimé. En effet, pour les épouses de seigneurs italiens (fin du XIVe-XVe siècle), le vocabulaire de la sororie fictive peut être employé pour s’adresser à une destinataire de la même génération, l’intégrant dans son réseau relationnel et de pouvoir [Lazzarini, 2025].
De tels questionnements sont indissociables d’un travail sur la construction discursive des normes régissant l’appartenance à l’adelphie. Celles-ci incluent la normativité doctrinale, exégétique et juridique, sans s’y limiter : chroniques familiales et dynastiques, généalogies, livres de familles, portraits et représentations iconographiques construisent des représentations idéales et performatives qui délimitent les contours de l’adelphie. Le croisement des sources normatives et de la pratique, ainsi qu’une approche interdisciplinaire, doivent permettre de penser les absences ou les modalités de la présence des sœurs dans ces modèles, qui sont autant de constructions politiques. L’étude des représentations iconographiques, en particulier, pourra donner lieu à des réflexions sur la ressemblance entre adelphes [Borello, 2016], et à la manière dont le genre oriente les représentations.
Axe 2 – Vivre l’adelphité : affects, solidarités et conflits dans les relations des sœurs avec leurs adelphes
« Ni toujours basées sur une collaboration absolue et sans réserve, ni sur un conflit permanent » [Zucca Micheletto, 2016], les relations quotidiennes des sœurs aux autres membres de leur adelphie apparaissent foncièrement ambiguës, s’apparentant plutôt à de la coopétition [Joye et Le Jan, 2018]. Cette tension permanente dans les affects adelphiques et sororaux devra être mise en lumière, sans ignorer ni leur dimension construite et évolutive [Boquet et Nagy, 2015], ni les difficultés voire les impossibilités d’accès à ces affects dans la documentation disponible [Crouzet-Pavan, 2001]. Ces liens d’attachement, d’entraide et de rivalités doivent être testés au prisme de multiples variables : le genre, mais aussi l’âge, le milieu social, le rang de naissance, le statut marital, la présence ou non des parents. Dans quelle mesure la place grandissante que la patrilinéarité confère au frère le plus âgé – qui n’est pas toujours l’aîné de l’adelphie – accroît-elle la conflictualité avec les sœurs ? La naissance du protestantisme dans l’Europe du XVIe siècle introduit-elle des pratiques confessionnelles d’entretien des relations et d’expression des sentiments entre adelphes ? Les sœurs développent-elles un rapport fonctionnel et complémentaire, voire sélectif, à leurs différents adelphes ? Il sera intéressant de comparer ces rapports au sein des adelphies, composées de frères et de sœurs, et des sorories, composées exclusivement de sœurs. Existe-t-il, au sein des adelphies, des formes de sororité, c’est-à- dire d’entraide spécifique entre sœurs [Atienza López, 2022] ? Les liens familiaux de sororité peuvent par ailleurs être redoublés par des liens spirituels, par exemple quand des sœurs biologiques sont religieuses dans un même couvent.
La distance géographique et la part fondatrice qu’elle occupe dans le vécu sororal devront être discutées – que cette distance entre adelphes soit le fruit d’une éducation séparée, d’un mariage ou d’une entrée au monastère. Parfois obstacle à l’entretien de relations, cet éloignement peut aussi faire des sœurs des « opérateurs de pouvoir » [Haddad, 2009] entre leurs frères et leurs époux, et intensifier la nécessité pour les frères d’entretenir les relations avec leurs sœurs : en témoigne la figure de la Schwesterfraw, ou « sister-wife », dans le monde germanique de l’époque moderne [Höfert et al., 2017]. Cette distance soulève également un enjeu documentaire : il est plus difficile pour l’historien·ne de saisir les contours d’une relation caractérisée par le côtoiement quotidien que par l’éloignement, qui implique de devoir s’écrire pour communiquer [Dauphin, 2002]. Cela introduit un évident biais social en faveur des élites maîtrisant l’outil scripturaire, mais aussi un biais chronologique en direction de l’époque moderne, où les correspondances sont mieux conservées à partir du XVIe siècle et ces pratiques d’écriture adoptées par un plus grand nombre de femmes à la fin de la période [Monagle et al., 2023]. Pour contourner cet écueil, tous les types de sources permettant de documenter l’histoire familiale pourront par ailleurs être mobilisés (actes notariés, archives judiciaires, chroniques, sources du for privé…).
Axe 3 – Gouverner par les sœurs : pouvoirs, patrimoines et stratégies adelphiques
Les sœurs membres d’une adelphie régnante (dont au moins l’un·e des membres exerce des fonctions de gouvernement princier, royal ou impérial) obéissent-elles aux mêmes logiques dynastiques que les familles aristocratiques ? Ou, au contraire, les contraintes propres à la souveraineté et à la représentation du pouvoir modifient-elles les usages politiques du lien adelphique ? Qu’il s’agisse de transmissions patrimoniales, de stratégies matrimoniales, de réseaux politiques et diplomatiques, des liens unissant adelphe(s) régnant·e(s) et adelphe(s) entré·e(s) en religion, cette distinction avec le reste des élites n’a rien d’une évidence au XIIe siècle. La question se pose avec de plus en plus d’acuité au fur et à mesure que s’affirment les pouvoirs princiers, monarchiques et étatiques [Nassiet, 2000]. L’importance des solidarités adelphiques y a souvent été mise en avant par le prisme des fratries, où les collaborations et rivalités des frères sont souvent plus perceptibles, à la guerre comme au conseil du prince. Les sœurs participent au renforcement du pouvoir familial via leur participation aux alliances matrimoniales [Poutrin et Schaub, 2007], mais aussi en s’investissant directement pour la défense de leur lignage : des recherches récentes sur les guerres de Religion [Grimmer, 2025 ; Pascucci, 2022] ou la Fronde [Vergnes, 2013] ont mis en avant le rôle actif des sœurs des nobles et princes engagés dans les guerres civiles, capables de revendiquer une action politique et de se mobiliser en faveur, ou à l’encontre, de leurs adelphes. Certaines sœurs obtiennent aussi un pouvoir réel lors des successions dynastiques, comme Anne de France pendant la minorité de son frère Charles VIII. Au XVIIe siècle, Henriette-Anne d’Angleterre est sollicitée comme intermédiaire entre Louis XIV et Charles II, son frère, lors de la négociation du Traité de Douvres. En filigrane se joue la question des conséquences de la composition de l’entourage princier et de son degré d’institutionnalisation. Quelles transformations peut-on observer de la place des sœurs dans les familles régnantes selon qu’elles évoluent dans une cour aristocratique médiévale d’empreinte domestique ou dans une cour « bureaucratico-rituelle » de la Renaissance [Cattini et Romani, 1982] ? Les sœurs sont-elles intégrées à la ritualisation politique croissante entourant leur(s) adelphe(s) régnant(s), à l’instar des frères [Duchesne, 2024] – et, le cas échéant, selon quels rythmes et modalités ? Quel degré de formalisation (hôtel, titulature, représentation diplomatique, etc.) est conféré à leur lien familial ? Les sœurs des rois ont-elles une place plus grande à la cour en l’absence d’épouses ou de filles de roi [Giraudier, 2018] ? L’analyse des effets de la curialité pourra dialoguer avec l’épineux binôme conceptuel du degré de « public » et de « privé » des formations politiques considérées, sans préjuger du caractère émique ou étique de ces catégories selon le contexte considéré.
Modalités de participation
Pourront être acceptées des propositions dans toutes les disciplines et champs d’études concernés par la période : histoire, histoire de l’art, anthropologie, études de civilisations européennes et littérature. Les communications se feront en français. Elles devront nécessairement partir du point de vue des sœurs : les propositions portant sur les relations des frères avec leurs adelphes ne seront pas acceptées. La publication des actes du colloque est prévue.
Les propositions d’une page maximum (titre, résumé de la communication et notice biographique) sont à adresser à colloque.soeurs@gmail.com.
Comité d’organisation
Priscilla Bucher (Aix Marseille Université, LERMA), Camille Hamon (Sorbonne Université, Centre Roland Mousnier), Solène Minier (Université Rennes 2 et Sorbonne Université, Tempora et Centre Roland Mousnier), Julie Özcan (Université Rennes 2 et EHESS, Tempora et CRH), Lia Paupière (Université Rennes 2, Tempora).
Comité scientifique
Justine Audebrand (Université de Tours, CETHIS), Fabrice Boudjaaba (EHESS, CRH), Aurélie Chatenet-Calyste (Université Rennes 2, Tempora), Élie Haddad (CNRS-EHESS, CRH), Flavie Leroux (CRCV).





