L’association des Rencontres d’archéologie et d’histoire en Périgord a choisi de consacrer son 32e colloque annuel au thème : Château et littérature. Vaste sujet de réflexion qui nécessite d’emblée un retour sur le contenu des deux termes. Si le château sous toutes les formes qu’impose la longue durée propre à ces Rencontres, depuis la demeure féodale défendue par des fossés et de gros murs flanqués de tours jusqu’à la vaste maison de campagne de noble allure et entourée d’un parc, en passant par la résidence seigneuriale ou royale est d’ores et déjà bien cerné par les différents colloques, il n’en est pas de même pour la littérature. Certes, elle a souvent été présente au détour de nos réflexions mais rarement au cœur sauf il y a vingt ans, lorsque le colloque invita chercheuses et chercheurs à enquêter sur la place des livres et des manuscrits dans les châteaux[1]. Dans le sillage de la 9e édition du Dictionnaire de l’Académie française, nous entendrons ici la littérature comme une « activité de l’esprit par laquelle un auteur[2], usant du langage écrit comme d’un moyen de création artistique, transmet les fruits de son imagination, de son savoir ou de sa méditation »[3]. Dans le cadre de cette activité, le château peut être un lieu d’écriture, une source d’inspiration, le cadre d’une narration, mais il peut aussi jouer plusieurs rôles à la fois.
Pour éclairer au mieux les multiples interactions entre château et littérature, il s’agira donc dans ce colloque d’observer le château à la fois comme lieu favorable à l’inspiration littéraire et à son expression, écrite ou orale, mais aussi comme cadre d’une construction littéraire pouvant revêtir des formes différentes dans le temps et dans l’espace.
Le château, lieu de création littéraire
À côté de l’image du château, lieu de refuge volontaire par rapport à la vie politique, militaire ou urbaine des élites nobiliaires et marchandes de la Renaissance à l’époque contemporaine – donc favorable au repli sur soi, à la solitude de l’écrivain propriétaire d’un château ou hôte d’un ou d’une châtelaine – coexiste celle du retrait imposé par les tensions politiques et/ou religieuses (Marguerite de Navarre à Nérac), la disgrâce et l’exil (Bussy Rabutin), la crainte des poursuites (Voltaire aux Délices), la ruine ou la vieillesse.
En ces demeures, l’écrivain peut, parfois, bénéficier d’un cadre aménagé à dessein, un espace chauffé en hiver au sein d’un cabinet de curiosités, d’une bibliothèque ou d’une chambre – voire une pièce particulière, comme la tour de Montaigne – pourvu du nécessaire pour écrire : mobilier, encre et papier, parfois difficile à se procurer et fort couteux. Loin d’être exhaustive, cette liste vise à donner une consistance matérielle aux travaux écrits au sein du château. Certaines et certains, tel Montaigne et Brantôme, s’adjoignent le service de secrétaires qui tiennent la plume.
Aujourd’hui des résidences d’écritures, offrant aux écrivains des conditions de travail optimales, peuvent être installées dans des châteaux dont celui Villers-Cotterêts. Lieu de naissance d’Alexandre Dumas en 1802 qui voyait déjà dans ce château, au-delà de l’ordonnance de 1539, une terre d’élection de la littérature française avec La Fontaine et Racine, il a été magnifiquement restauré et accueille depuis 2023[4], la Cité internationale de la langue française
Le château peut aussi être le lieu d’une activité littéraire qui passe par l’oralité. Au Moyen Âge, troubadours et trouvères récitent et chantent leurs poèmes dans les cours. La littérature troubadouresque des XIIe-XIIIe siècles a été exclusivement transmise par l’intermédiaire de chansonniers compilés principalement aux XIIIe-XIVe siècles. La mise par écrit constitue en ce cas une opération réalisée a posteriori et destinée à assurer une transmission plus pérenne, car le troubadour est d’abord celui qui compose des poèmes diffusés par le chant ; la composition est faite pour être écoutée, non pour être lue. « Trouver » (trobar) désignait l’art de composer des vers ainsi que la mélodie pour les chanter en langue vernaculaire, alors que poeta qualifiait les auteurs écrivant des vers en latin savant. Les cansos ou cantigas désignent ces productions, bien que le terme de chanson soit ambigu car il peut recouvrir des transcriptions jongleresques de gestes médiévales telle les épopées consacrées à Roland ou au Cid. Les spécialistes de l’écrit médiéval qui désignent par littératie les compétences (lire/écrire) et les usages sociaux de l’écrit parlent alors d’auralitie pour désigner la création, la réception, la transmission de récit opérée par la voix et l’ouïe. Elle implique le groupe aristocratique au premier plan, tel en Aquitaine, Guillaume IX le Troubadour (grand-père d’Aliénor), Jaufre Rudel, Bertrand de Born et bien d’autres. Au point qu’on peut légitimement se demander s’il n’y a pas un lien à interroger entre la culture troubadouresque curiale médiévale et le divertissement de cour de l’époque moderne, qu’il ait ou non pour cadre un château royal. Au début du XVIIIe siècle, le « salon » de la Duchesse du Maine, en son château de Sceaux, constitue une cour dissidente par rapport à Versailles. Entourée d’artistes et écrivains, elle organise des divertissements littéraires, des représentations théâtrales et des lectures d’œuvres parfois écrites sur place, tel Zadig de Voltaire en 1747[5].
Des créations littéraires variées
Ces châteaux, lieux d’écriture littéraire choisis ou contraints, ont donc offert à des auteurs et autrices de toutes les époques des conditions favorables à la production d’œuvres de natures fort différentes (poésie, théâtre, romans, chroniques, mémoires, correspondance, textes philosophiques, Miroirs des princes, rédigés à l’intention des souverains en Islam et dans l’Occident chrétien[6] et bien d’autres encore…) répondant à un large spectre de motivations plus ou moins exprimées et révélées dans leurs œuvres : distraction, revanche d’écriture liée à l’exil, à la disgrâce ou à la vengeance, quête de la célébrité, etc. Ces créations peuvent être intéressantes à envisager dans le cadre de ce colloque si les conditions de production – dont la présence d’une abondante bibliothèque comme dans les « Maisons de la sagesse » des résidences princières d’Islam – et d’inspiration au château peuvent être mises en relation avec le contenu des œuvres.
Châteaux de papier
Qu’ils aient été ou non écrits au château, des textes littéraires ont en commun, de tout temps, d’avoir pour cadre unique ou pour décor de certaines scènes un ou plusieurs châteaux. Depuis la légende arthurienne jusqu’à la bande dessinée (Le château de Moulinsart dans différents albums de Tintin) et aux romans d’heroic fantasy, ils appartiennent à des genres très différents, parfois illustrés dès la première édition ou plus tard : poésie, fables, contes et légendes, pièces de théâtre, romans, voire échanges épistolaires… Soit un ensemble de textes très variés – des plus frivoles aux plus terribles – qui mettent en scène des châteaux réels (Versailles, Château Gaillard devenu prison dans Les rois maudits),inspirés du réel (If dans le Comte de Monte-Cristo) ou entièrement sortis de l’imagination de l’auteur.
Un château perdu par une famille à la suite d’une destruction, réquisition, confiscation, ou d’une vente plus ou moins contrainte, peut être recréé par l’écriture. Un châtelain ou un descendant se lamente, ou/et se console par le biais de la littérature, muée en moyen de réincarnation du château disparu (Au plaisir de Dieu, Jean d’Ormesson, 1974). Le château perdu, rêvé à travers l’écriture, est idéalisé tout comme la terre des ancêtres et symbolise alors un ordre ancien disparu et figé dans l’immuabilité par l’écriture. Il permet à l’écrivain de revisiter un âge d’or, en particulier l’Ancien régime, englouti par la Révolution française (Chateaubriand) ou par la révolution industrielle[7].
Le contexte historique de production des œuvres oriente la mise en scène littéraire du château (Eugène Le Roy) tout comme la mutation des genres littéraires modifie les perceptions et représentations du château en particulier dans le roman anglais du XIXe siècle : Northanger Abbey (Jane Austen, 1817), Jane Eyre (Charlotte Brontë, 1847) etc. Dans la littérature du XXe siècle, le château devient la métaphore du pouvoir absolu et inaccessible (Le château de Kafka, 1926), ou le cadre du déclin, voire de l’effondrement, d’un régime autoritaire (D’un château l’autre, Céline, 1957), avant de se retrouver au cœur de récits exaltant l’imaginaire castral (heroic fantasy). Une autre façon de mettre en scène le château par la littérature.
Propositions de communications
Les propositions de communications (environ 1500 signes), accompagnées d’une brève biobibliographie de l’auteur(e) doivent être adressées au plus tard le 30 janvier 2025, par voie électronique, en format Word à :
Dominique Picco, secrétaire des Rencontres, dopicco@orange.fr
Les intervenants retenus seront informés courant du mois de février.
Le colloque aura lieu les 26, 27 et 28 septembre 2025.
Comme chaque année, une excursion sur un site castral aura lieu le samedi.
Attention, afin de répondre au calendrier de plus en plus contraint de l’édition papier, la version définitive du texte des interventions sera à remettre pour le 15 octobre 2025, date impérative pour permettre la sortie de l’ouvrage en septembre 2026.
Notes
[1] Anne-Marie Cocula et Michel Combet, textes réunis par, Châteaux, livres et manuscrits IXe – XXIe siècles, [Actes des Rencontres d’Archéologie et d’Histoire en Périgord des 23, 24 et 25 septembre 2005] Pessac, Ausonius, Scripta Varia 12, 2006. [2] ou une autrice [3] « littérature », Dictionnaire de l’Académie française, 9e édition, en ligne, https://www.dictionnaire-academie.fr/article/A9L1058 [4] Site officiel de la Cité internationale de la langue française, en ligne, https://www.cite-langue-francaise.fr [5] Catherine Cessac, La duchesse du Maine (1676-1753). Entre rêve politique et réalité poétique, Paris, Classiques Garnier, 2016. [6] Jocelyne Dakhlia, « Les miroirs des princes islamiques », dans L’écriture publique du pouvoir, édité par Alain Bresson, Anne-Marie Cocula et Christophe Pébarthe, Ausonius éd., 2005, https://doi.org/10.4000/books.ausonius.9245. [7] Peter Laslett, Un Monde que nous avons perdu. Les structures sociales pré-industrielles, Paris, Fammarion, 1969.
Dans cette première monographie consacrée à Richard de Fournival (1201-1260), chanoine et chancelier d’une cathédrale d’Amiens alors en construction, Christopher Lucken explore les multiples facettes d’un clerc représentatif de l’extraordinaire développement du savoir qui caractérise le XIIIe siècle. Astrologue se plaçant lui-même sous le signe de Mercure, il est aussi médecin-chirurgien, alchimiste, ainsi que l’auteur d’une œuvre abondante, tant latine que française : plusieurs ouvrages lui sont ici réattribués. Ses poèmes lyriques, ses traités d’amour et son célèbre Bestiaire d’Amours marquent, par leur tonalité critique, une rupture avec le « grand chant courtois » qui dominait depuis 150 ans la lyrique et la narration romanesque. Sa célèbre bibliothèque, décrite dans la Biblionomia, rassemble l’essentiel de la production en langue latine depuis l’Antiquité jusqu’au début du XIIIe siècle et constitue l’un des noyaux originels de la bibliothèque du collège de Sorbonne. À bien des égards, Richard de Fournival annonce la figure de l’humaniste de la Renaissance.
Table des matières :
TABLE DES MATIÈRES
Avant-propos Introduction
PREMIÈRE PARTIE : L’ALPHA ET L’OMÉGA
Chapitre premier Prières pour les morts Souvenirs de famille : nécrologes et obituaires En commémoration des citoyens d’Amiens
Chapitre II La vie vue des astres Exercitatus in mathematicis Une Nativitas sous le signe de la Vierge et de Mercure Le De vetula, la loi de Mercure et le signe de la Vierge Le Speculum astronomiae : libri secreti et défense de l’astrologie
DEUXIÈME PARTIE : LE DÉSIR DE SAVOIR
Chapitre III Maistre Richart La seigneurie de Fournival L’école cathédrale d’Amiens La Faculté des Arts de l’Université de Paris
Chapitre IV Chirurgien et médecin Formation et activités médicales de Richard Hôpitaux et charité à Amiens Le savoir médical
Chapitre V Ricardus Rex Arturus Écrits alchimiques attribués à Arturus L’art d’Arthur Richard de Fournival et l’alchimie Ricardus Arcturus ?
Chapitre VI Au service des saintes Écritures Arnoul de la Pierre, évêque d’Amiens Thibaut d’Amiens, archevêque de Rouen Chanoine à la cathédrale d’Amiens Le chancelier de la cathédrale Nointel et autres richesses
Chapitre VII La Bible d’Amiens Les architectes du nouveau monument L’œuvre de la commune Une cathédrale en construction Un livre pour les yeux La porte du ciel et la maison Notre-Dame
Chapitre VIII Le Roman d’Abladane L’incendie de la cathédrale et l’invention de l’histoire L’art de maître Flocart Conquête et chute d’une seconde Rome De la cité d’Abladane à la ville d’Amiens
Chapitre IX La Biblionomia ou le jardin des livres La maison de Mémoire et les chemins du savoir Les fruits de la connaissance et la chambre secrète de Philosophie Statim invenire : la clé des livres et l’ordre du savoir Une bibliothèque en guise d’université D’une bibliothèque à l’autre : d’Amiens au collège de Sorbonne
TROISIÈME PARTIE : L’ARRIEREBAN D’AMOURS
Chapitre X Du chant du coq au chant du cygne Le gallicinium d’un prédicateur amoureux Les chansons d’amour de Richard de Fournival L’amour du chant et la mort de l’amant
Chapitre XI Arte regendus Amor ? Le Consaus d’Amours de Richard à sa sœur « Que veut la femme ? » La Poissance d’Amours et le principe de plaisir Le Commens d’Amours ou le commencement de la fin
Chapitre XII Le Bestiaire d’Amours Un bestiaire ? Un Arriereban D’Amours
Conclusion Manuscrits du Bestiaire d’Amours et de la Response du Bestiaire Bibliographie sélective Index Sources manuscrites
Informations pratiques :
Christopher Lucken, Les portes de la mémoire. Richard de Fournival, le désir de savoir et l’Arriereban d’Amours, Genève, Droz, 2024 ; 1 vol., 1424 p. (Publications Romanes et Françaises, 281). ISBN : 978-2-600-06598-6. Prix : CHF 55,00.
« L’érotisme des bêtes du Moyen Âge au XVIIIe siècle »
Dans le cadre d’un projet d’ouvrage collectif et interdisciplinaire, dont la publication est prévue aux Presses universitaires de Valenciennes (collection « Animalités » dirigée par Fabrice Guizard).
Comment expliquer que la science occidentale contemporaine ait pendant si longtemps négligé le plaisir sexuel et plus largement l’érotisme des bêtes ? Les explications sont nombreuses et trop complexes pour être abordées ici de manière suffisamment approfondie (Cézilly, 2006). Nous en retiendrons les principaux aspects pour notre propos. Si certains obstacles sont concrets, le véritable frein à cette connaissance fut d’abord d’ordre culturel, moral et religieux : le christianisme a frappé d’interdit chez les humains la sexualité affranchie des fins de la reproduction, et taxé de perversion ou de déviances de nombreuses pratiques que la loi venait punir (Soman, 1992, Despret, 2012, Hoquet, 2009). Conséquemment, l’étude des mœurs animales a longtemps laissé de côté les relations amoureuses et érotiques des bêtes au profit de leurs modes de reproduction. Après la révolution darwinienne, les tenants du réductionnisme, qui abordèrent le phénomène de la sexualité animale en termes de reproduction, de stratégie et de compétition sexuelles, ont d’emblée vidé la réflexion darwinienne de sa complexité (Hustak et Myers, 2012), et corollairement dépouillé la sexualité des bêtes de tout érotisme en réduisant ses contacts charnels à des fins exclusivement reproductives soumises à l’instinct. Ce déni de la vie érotique des bêtes ne procède pas seulement d’une forme de réticence épistémologique : celle-ci est une conséquence d’une représentation culturelle voire ontologique des animaux et de la frontière qui les rapproche et les sépare à la fois des humains. Notre héritage culturel occidental récent, fondé sur une distinction ontologique radicale entre les hommes et les animaux, s’est construit sur le rejet de notre animalité constitutive. La fabrique du « propre de l’homme » a aussi un versant sexuel, le désir et le raffinement érotiques ayant été envisagés comme des caractéristiques spécifiquement humaines, participant de fait à la théorie de l’exceptionnalisme humain (Bakke, 2009). Mais qu’en fut-il avant Darwin et ses héritiers ? L’enjeu sera ici de reprendre l’enquête à partir du temps long de l’histoire pré-darwinienne, et plus précisément du Moyen-Âge à la fin du XVIIIe siècle, ce qui implique de s’affranchir de notre lecture de la sexualité des bêtes en termes de sélection naturelle, de compétition sexuelle et stratégie de reproduction favorisant la maximisation de l’aptitude phénotypique d’un individu.
De fait, les recherches scientifiques de ces dernières décennies ont mis en évidence, comme l’a montré Vinciane Despret, l’existence de cultures sexuelles animales (Despret, 2012) faisant voler en éclats nos représentations sur les amours des bêtes : l’étude des liens physiques entre partenaires intraspécifiques et de leurs modes d’appariement sur le temps long ou le temps court a mis en évidence chez de nombreuses espèces de mammifères, de vertébrés et d’invertébrés, non seulement des pratiques sexuelles découplées de la reproduction mais aussi la rareté d’une monogamie totale ainsi que l’existence, chez presque toutes les espèces, de pratiques homosexuelles. En outre, depuis la découverte désormais fameuse de la pluralité des activités sexuelles des bonobos, ont été répertoriées les violences sexuelles des groupes de dauphins mâles sur une femelle, la pédophilie de certains éléphants mâles, la nécrophilie des petits manchots Adélie. Dès lors, de quoi la nature peut-elle être encore la norme ? En quittant le « naturel » pour le « culturel », comme l’a montré V. Despret, la sexualité des animaux a bousculé nos représentations occidentales d’une part en dévoilant l’historicité des représentations que projettent les observateurs sur leurs objets d’étude et, de l’autre, en mettant en évidence le caractère normatif de la récupération de l’ordre naturel par l’ordre moral pour mieux condamner ou promouvoir certains comportements (Daston, 2019). Certains animaux vertueux servaient déjà de modèle ou de repoussoir dans l’Antiquité (Lhermite, 2015) et au Moyen Âge, l’animal était un des comparants privilégiés des pratiques humaines aussi en matière d’amour et de sexualité : les bestiaires, privilégiant un nombre réduit d’espèces, soulignaient leur caractère exemplaire et les érigeaient un modèle de la fidélité conjugale ou en faisaient des repoussoirs incarnant le vice et la luxure, participant de fait à « l’instrumentalisation morale des bêtes » (Dittmar, 2015). Buffon encore, au XVIIIe siècle, fera l’apologie de l’union monogame en prenant pour modèle les oiseaux, exemplaires de la « chasteté conjugale ». Mais pas tous les oiseaux : ainsi, poursuit-il, les oiseaux à l’état sauvage représentent « tout ce qui se passe dans un ménage honnête », à l’opposé des « oiseaux de basse-cour », caractérisés par leurs mœurs relâchées. On le voit, si Buffon a eu l’intuition de l’approche évolutionniste de la monogamie – la contribution nécessaire des mâles aux soins parentaux étant considérée comme le facteur principal de l’évolution de la monogamie chez de nombreuses espèces (Cézilly, 2006) –, le naturaliste projette sur la vie amoureuse des bêtes un préjugé de la classe et la promotion des valeurs de la bourgeoisie.
Même dans les sciences naturelles donc, la question des amours animales est communément abordée – directement ou indirectement – dans une perspective anthropocentrique, qu’elle fonctionne comme un modèle ou un contre-modèle pour désigner la bête qu’il ne faut plus être et pour évoquer l’animalité qui n’est plus la nôtre et à laquelle nous nous serions arrachés au fil de l’hominisation ou de la civilisation. Le discours sur la sexualité animale est donc indissociable d’un discours normatif et axiologique anthropocentré que l’on peut sommairement résumer sous la forme de l’alternative suivante : qu’il faille la fuir (pour s’arracher à notre condition animale) ou la suivre (et l’assumer et la retrouver), on ne devient humain qu’en composant avec notre part d’animalité irréductible. La tradition judéo-chrétienne a encore renforcé notre conception de l’animalité comme « le sale de l’homme » (Dittmar, 2013) et désigne ce qu’une culture, à une époque donnée, rejette dans les marges de ce que devrait être l’homme. Déjà dans l’histoire de la pensée occidentale et plus précisément dès la philosophie antique, les philosophes se sont servis d’une certaine idée abstraite de « l’animal » pour l’opposer à « l’homme » et construire une frontière ontologique infranchissable au prix d’une essentialisation qui valait négation de la variété infinie des formes de vies animales. Cette violence conceptuelle et symbolique à l’égard des bêtes, dont l’histoire a été depuis mise en évidence (Élisabeth De Fontenay, 1998 ; Derrida, 2006), explique aussi que les amours animales aient rarement été abordées pour elles-mêmes pour être davantage pensées au prisme de l’humain, qu’il s’agisse d’assurer ou au contraire de brouiller la frontière interspécifique.
L’objectif de ce volume consistera à commencer par désanthropiser (Baratay, 2021) la vie amoureuse des bêtes pour s’intéresser avant tout à la vie érotique des bêtes elles-mêmes (même si, nous le verrons, les humains peuvent y prendre part à l’occasion). Il s’agit donc d’abord de faire ici de la vie érotique des bêtes le thème ou le motif qui permettra de circonscrire notre corpus. Mais cette désanthropisation ne saurait être que partielle : toute évocation de la vie amoureuse des bêtes est nécessairement observée et mise en mots par un sujet humain qui l’interprète, propose des analogies pour lui donner sens, lui confère une valeur, tisse des liens spéculaires entre les espèces en fonction d’une certaine conception du vivant. Notre approche ne consistera donc pas d’abord à se demander si ces récits donnent accès à la vie réelle des bêtes et constituent comme des archives de ce qui a vraiment eu lieu, mais à s’interroger sur ces récits eux-mêmes et sur les formes d’intelligibilité qu’ils convoquent pour rendre compte de la vie érotique des bêtes. Pour cette raison, nous privilégierons un corpus assez vaste, constitué de textes et de discours de nature variée : bestiaires, récits de voyage, naturalistes et zoologues occasionnels ou professionnels, textes de fiction.
Plusieurs axes seront retenus : nous nous intéresserons ainsi à la mise en mots (lexique), la mise en récit (cohérence narrative) et la mise en discours (interprétation morale) du comportement érotique des bêtes.
Les perspectives pourront être les suivantes.
I. La vie érotique des bêtes
1. Bestiaire érotique : constantes et évolutions
Du Moyen-Âge à la fin du XVIIIe siècle s’est imposé un bestiaire érotique spécifique à partir de la littérature zoologique antique dont Aristote, Pline et Élien constituent les références majeures. Témoignages, anecdotes et légendes issues des naturalistes et plus largement de la littérature doxographique alimentent un fonds commun composé d’animaux exotiques et familiers dans lequel puise encore un philosophe du XVIIe siècle comme Cureau de la Chambre. S’inspirant du Physiologos qui empruntait lui-même ses analyses à la Bible, les bestiaires médiévaux avaient aussi fixé la liste des animaux bons amants et le caractère exemplaire de leurs comportements amoureux. Certains animaux bénéficient au moins jusqu’au XVIIIe siècle d’une aura de vertu comme les éléphants, dont la pudeur est fameuse depuis Pline (Histoire naturelle, VIII), qui commençait le portrait de l’animal en soulignant « sa passion de l’amour » (amoris voluptas). Il précise ainsi : « ils ont de la pudeur, et ne se livrent à la copulation que dans le secret » (Pudore nunquam nisi in abdito coeunt, §5). Buffon, après avoir critiqué les Anciens pour avoir trop magnifié l’éléphant et ses « qualités intellectuelles et ses vertus morales », propose pourtant un long récit anthropomorphisé de leurs appariements (Paradis, 2014) : soucieux d’éviter les regards, le couple fuit les regards pour s’accoupler. Le naturaliste, après avoir rappelé qu’on n’a jamais vu s’accoupler d’éléphants, donne pourtant à voir leurs ébats à ses lecteurs et à ses auditeurs lors de ses lectures publiques dans les salons : « La femelle doit non seulement consentir, mais il faut encore qu’elle provoque le mâle par une situation indécente qu’apparemment elle ne prend jamais que quand elle se croit sans témoins ; la pudeur n’est-elle donc qu’une vertu physique, qui se trouve aussi dans les bêtes ? elle est au moins, comme la douceur, la modération, la tempérance, l’attribut général & le bel apanage de tout sexe féminin ». De Pline à Buffon, le récit s’est étoffé, moralisé, anthropomorphisé, féminisé et embourgeoisé au moyen d’un infléchissement de taille : l’introduction du genre. L’approche genrée du bestiaire et du comportement érotique, qui accorde une place inédite à la femelle, est en effet le support du discours normatif social du naturaliste. Il faudra donc s’interroger sur la distribution genrée des qualités érotiques et sur son évolution au gré des connaissances mais aussi des projections des valeurs sociales et morales d’une époque ainsi que les éventuels renversements axiologiques de ce bestiaire érotique.
Enfin, dans ce passage, si Buffon évoque l’accouplement des éléphants à l’état sauvage, c’est pour assurer, prenant « les naturalistes, les historiens, les voyageurs » à témoin, que cette espèce ne se reproduit pas « en l’état de domesticité ». Il conviendra alors d’étudier la manière dont les observateurs distinguent ces deux états et leurs conséquences sur les appariements des bêtes.
2. Terminologie de la « maladie érotique »
Pour aborder la variété des formes d’appariement animales et plus largement la vie sexuelle, amoureuse et émotionnelle des bêtes dans les textes du Moyen Âge au XVIIIe siècle, nous avons délibérément choisi le terme d’érotisme pour sa souplesse et sa richesse – son flou terminologique ne contraignant pas d’emblée l’enquête sur le temps long. Placer les animaux sous le signe d’Agapé ou d’Éros permet d’emblée d’appréhender la loi du désir et de l’attirance entre espèces dont Virgile s’était fait le chantre au livre III des Géorgiques sous le nom d’« amour », et que l’on nomme également « fureur » dans la langue classique. Mais la notion d’érotisme permet aussi de désigner ce qui relève du plaisir et de la sensualité des contacts et des appariements charnels, et plus largement de la volupté que rend possible la proximité des corps. Une approche lexicale plus fine en synchronie ou en diachronie sera dans ces conditions la bienvenue.
3. Présupposés ontologiques et enjeux polémiques
Évoquer l’érotisme des bêtes suppose-t-il une conception unitaire et continuiste du vivant ? On peut, à titre d’exemple, évoquer le motif médiéval de la reverdie, le renouveau printanier qui préside au chant du poète : la reverdie est ce tableau poétique de l’éveil de la nature que Michel Zink nomme « l’harmonie amoureuse de la nature », où l’idée de la fécondité du vivant ne saurait être réduite à une simple métaphore de l’inspiration fertile du poète (Zink, 2006) : dans un effet de contagion érotique, le sujet lyrique est à son tour soumis à la loi du désir, l’agentivité érotique de la nature se manifestant dès lors aussi bien dans le végétal que sous une forme animale multiple. Dans la poésie lyrique baroque de la Renaissance comme dans la poésie satyrique et licencieuse du XVIIe siècle, il s’agit bien, de manière provocatrice, de rappeler à l’homme, dans une version plus obscène de la maxime virgilienne, sa part d’animalité et de mettre en évidence le plaisir du sexe propre à tous les êtres vivants. Le tableau poétique de la vie érotique des bêtes est ici indissociable d’un discours d’ordre moral, philosophique et ontologique, qui participe au caractère transgressif du poème.
On distinguera alors d’un côté les relations érotiques intraspécifiques (au sein d’une même espèce) et, de l’autre, les relations interspécifiques (entre espèces).
II. Érotismes intraspécifiques
1. Mise en récit des amours animales
Il s’agira de se demander comment les textes mettent en récit ou en scène les amours animales, la description basculant dans la narration jusqu’à la mise en spectacle. On s’intéressera tout particulièrement aux formes de l’anecdote animalière et à ses spécificités (rencontre inattendue, comportement surprenant suscitant la curiosité du spectateur, etc.) pour, éventuellement, repérer les invariants d’une scène topique de la littérature zoologique dont l’hypotexte se trouve souvent chez Aristote ou Pline.
On s’intéressera donc à l’èthos du narrateur-descripteur, devant composer avec la situation d’observateur toujours susceptible de basculer dans une forme de voyeurisme malséant. Ces scènes d’observation sont donc parfois indissociables d’une réflexion métalittéraire sur les conditions mêmes de l’écriture de l’érotisme animal, à l’instar de Buffon, formulant la nécessité de compenser l’amoralisme des bêtes par la pudeur du style (Hoquet, 2006). D’autre part, on s’intéressera à la manière dont la persona du naturaliste se double, dans de nombreux textes, de celle du moraliste (sous sa forme laïque de fabuliste ou sous son apparat religieux), qui en propose une interprétation édifiante, le discours exemplaire et religieux s’imposant comme la fin ultime de l’existence même des animaux. À rebours, l’évocation de la vie érotique des animaux peut aussi s’avérer l’occasion d’un discours hétérodoxe, où la nature se voit convoquée pour justifier au contraire ce que la société réprouve, comme dans la poésie satyrique par exemple.
2. Le comportement amoureux
Aborder les bêtes par le biais du désir érotique et de l’accomplissement charnel impose de mettre l’accent sur l’intériorité et sur le corps de l’animal et d’observer un comportement (Burgat, 2010) particulier propre à une espèce ou à un individu. Identifier les « symptômes de la maladie érotique » (Cureau de la Chambre) requiert donc une attention soutenue de la part de l’observateur à tous les signes tangibles de l’expression du désir. Mais le comportement amoureux relève à la fois du visible et de l’invisible, de l’extériorité et de l’intériorité des bêtes. Son observation et son interprétation sont indissociables de la mise en mots et de la mise en récit d’un comportement et d’attitudes jugés spécifiquement amoureux : les sollicitations érotiques, les appels amoureux et les échanges de signaux sonores, olfactifs ou visuels, la réceptivité des individus. Le comportement de l’animal est alors distingué en séquences distinctes mais dont la succession logique est analysée par l’observateur qui en souligne la cohérence et l’unité. Mais quand commence et finit le comportement amoureux ? Les périodes antérieures à l’approche réductionniste héritée d’une lecture trop partielle de Darwin ont abordé autrement la vie érotique des bêtes en appréhendant l’animal comme un sujet sensible et sensuel, traversé par des émotions et du désir. Cureau de la Chambre, par exemple, insiste sur leur extrême sensibilité aux couleurs, aux bruits (et aux chants) et surtout aux odeurs. Certes, il s’agit d’abord de remettre en cause l’interprétation des comportements animaux à partir de leurs propriétés occultes, mais le philosophe souligne combien désir et plaisir déterminent les comportements amoureux des bêtes tout en défendant l’idée que les animaux sont sensibles à la beauté et que l’évaluation esthétique du partenaire de la même espèce détermine les appariements.
3. De l’animisme au naturalisme ?
La question de l’érotisme des bêtes peut permettre d’affiner, dans une perspective historique, ce qu’avec Ph. Descola, il est désormais convenu d’appeler le changement de paradigme orchestrant le passage d’une cosmologie animiste à une cosmologie naturaliste (Descola, 2005). Certes, il est certain que le Moyen Âge et la Renaissance concevaient les animaux de manière plus animée, et que la théorie de l’animal-machine qui s’est imposée à la fin du XVIIe siècle à la faveur des héritiers les plus radicaux de Descartes a contribué à déposséder les animaux de tout sentiment amoureux. Mais si Malebranche peut affirmer que les animaux « ne désirent rien », la poésie galante de la fin du siècle, en évoquant les amours animales des bêtes de compagnie aristocratiques, semble résister à ce nouveau modèle en supposant, même sur le mode burlesque, leur vie amoureuse, tandis que la littérature libertine du XVIIIe siècle, qui en viendra à faire du chien la signature d’un code érotique communément partagé (Leplatre, 2014), semble pour sa part abandonner toute réflexion sur le statut ontologique de l’animal. Une des pistes privilégiées de ce volume sera la mise en évidence d’une périodisation – avec ces unités et ces césures –, des représentations et des écritures de l’érotisme des bêtes, mais aussi la discussion du grand récit du changement paradigmatique dont il s’agira d’affiner l’écriture.
4. Figurations analogiques et enchevêtrement des discours : vertu vs amoralisme des bêtes
Pour étudier la période dessinée, il convient de découpler l’anthropomorphisme de l’anthropocentrisme : les projections humaines (attitudes, sentiments) sur les comportements des bêtes ne doivent pas seulement être interprétées dans la perspective d’un discours moral centré sur les humains ; elles relèvent d’un effort heuristique pour saisir ce qui échappe à la certitude de l’observateur, afin d’établir des correspondances fécondes pour l’analyse des comportements amoureux animaux. L’analogie est en effet indispensable à leur mise en mots, mais procède d’un questionnement métapoétique associée à un questionnement philosophique : comment proposer une traduction adéquate des parades amoureuses, des rapprochements physiques, de l’accouplement des bêtes ? La vie érotique des animaux met à l’épreuve notre univers d’expérience mais aussi notre langue, dirait V. Despret (Despret, 2012), et requiert une traduction littéraire dont les malentendus peuvent être féconds (Servais et Servais, 2009). On s’interrogera sur les procédés de l’anthropomorphisme et sur sa portée heuristique : l’analogie anthropomorphique cherche-t-elle à franchir la barrière de l’espèce et à identifier des sensibilités et des comportements communs aux hommes et aux bêtes ? Au-delà de la fable et du caractère exemplaire ou vicieux de certains animaux, on se demandera dans quelle mesure la représentation littéraire de la vie érotique des animaux et, par extension, du vivant non-humain, est l’occasion de l’imposition d’un discours normatif ou au contraire licencieux et transgressif.
D’évidence, la distinction posée sommairement entre ce qui relèverait de l’intraspécifique et de l’interspécifique est en réalité trompeuse, car les textes qui abordent la sexualité des animaux n’ont de cesse, au contraire, de questionner les frontières entre les espèces, qu’il s’agisse d’en affirmer l’étanchéité ou au contraire, d’en éprouver la porosité. Dans tous les cas, les scènes de vie érotique animale sont spéculaires et imposent au spectateur-narrateur de mettre à l’essai, comme dirait Montaigne, une conception compartimentée et hiérarchisée du vivant de même que ce qui ferait « le propre » de l’homme. En d’autres termes, ces évocations sont indissociables d’une réflexion sur l’animalité humaine, qu’il s’agisse de la mettre en évidence ou, au contraire, de la nier. Un cas particulier permet d’en exacerber ces enjeux : l’érotisme interspécifique.
III. Relations érotiques interspécifiques
Le deuxième volet de l’analyse portera sur le motif littéraire de la vie érotique avec les bêtes et plus largement des rencontres sexuelles et amoureuses interspécifiques entre les hommes et les animaux.
1. L’animal intercesseur érotique
L’animal joue plus fréquemment qu’on ne l’imagine dans la littérature le rôle d’intermédiaire ou d’intercesseur érotique. La poésie baroque, qui accorde aux insectes butineurs ce rôle privilégié est un cas exemplaire de figuration de l’animal en double du sujet lyrique. La topique amoureuse a accordé une place singulière aux animaux et notamment aux insectes dont les spécificités varient en fonction de leur degré de participation aux ébats sensuels mis en scène, qu’il s’agisse des relations entre insectes, entre humains et insectes ou entre fleurs et insectes (Volpilhac, 2023). À l’âge baroque, les insectes butineurs vont progressivement acquérir une place de choix au sein du bestiaire poétique pour rendre compte du désir charnel et des attouchements permettant d’accéder physiquement au corps interdit de la femme aimée. On s’intéressa à la variation de cette configuration lyrique et à la diversité de cette scénographie poétique.
2. Zoophilie : un plaisir humanimal ?
a) Enjeux sociaux et épistémologiques
La zoophilie est aujourd’hui considérée comme l’un des derniers tabous des sociétés occidentales, le contrôle culturel frappant d’anathème une expérience de plaisir partagé avec des partenaires non-humains (Bakke, 2009). Pourtant, elle est en passe de devenir une pratique assumée voire revendiquée par ceux qui se désignent eux-mêmes du nom de « zoos ». Le large éventail des formes de contacts sexuels avec les animaux est répertorié et analysé par les psychologues dont les études contemporaines ont contribué à dépathologiser un certain nombre de ces pratiques. Dans le langage des psychologues, la catégorie de « zoophilie », qui tend à supplanter le terme ancien de « bestialité », met désormais l’accent sur le lien émotionnel jouant un rôle clé dans la relation sexuelle (Beetz, 2004), reléguant dans les marges de la perversion des déviances spécifiques. On assiste ainsi depuis plusieurs décennies à un changement de paradigme qui, à rebours des opinions communément admises, postule une forme de continuité entre la relation affective et la relation sexuelle avec un animal. Pour comprendre la nature de tels enjeux, il faut remonter à la seconde moitié du XIXe siècle, lorsque la psychiatrie avait pathologisé l’amour des bêtes et condamné comme une perversion ce qu’elle taxait d’amour excessif pour les bêtes (Fauvel, 2016), œuvrant à la connotation péjorative du mot « zoophilie » lui-même.
Il convient au préalable de repartir pour le présent volume de la distinction terminologique usuelle qui distingue une première acception du terme, l’« affection pour les bêtes », de la seconde, qui désigne une « relation sexuelle avec les bêtes » – dans ce second cas, elle est synonyme du terme ancien de « bestialité ». L’enjeu réside dans l’articulation entre ces deux acceptions : y a-t-il continuité ou rupture entre l’affection pour les bêtes et la relation sexuelle avec elles ? En d’autres termes, les contacts érotiques et sexuels sont-ils le prolongement du sentiment affectif, qui passe aussi par des contacts physiques, ou, au contraire, le passage de l’affection à l’érotique relève-il du franchissement radical et transgressif d’un seuil entre deux champs des relations intersubjectives totalement étanches ? Pour certains, la zoophilie est une conséquence du franchissement de la barrière de l’espèce et peut être comprise comme une forme d’antispécisme (Hoquet, 2009). C’est en tout cas à un trouble majeur que nous invite Donna Haraway dans les célèbres premières pages du Manifeste des espèces compagnes (Haraway, 2003) où elle met en évidence l’ambiguïté de ses ébats charnels avec sa chienne Cayenne Pepper. On pourrait dès lors formuler autrement la question : qui décide de ce qui est érotique ou de ce qui le devient ? L’acteur d’un geste physique, celui qui le reçoit, celui qui le perçoit dans sa position de retrait ?
Une précaution méthodologique et terminologique s’impose d’emblée : elle requiert de suspendre pour un temps nos précompréhensions modernes en nous plaçant, pour la période qui nous intéresse, en amont de l’héritage psychiatrique. Du Moyen Âge au XVIIIe siècle, c’est l’interprétation religieuse et juridique qui domine la perception de ce qu’on nomme à l’époque la « bestialité », et que Furetière définit comme « le péché contre nature qui se commet avec des bestes, & qu’on punit du feu » (1690). Cet interdit s’enracine dans la prohibition formulée dans le Lévitique (18, 23) : « Vous ne vous approcherez d’aucune bête, et vous ne vous souillerez point avec elle. La femme ne se prostituera point non plus en cette manière à une bête, parce que c’est un crime abominable ». Les procès en bestialité (104 procès criminels de 1564 à 1639), conclut Alfred Soman, témoignent de la réprobation sociale pour un comportement jugé scandaleux et exhibitionniste (Soman, 1992) d’individus pris malencontreusement sur le fait. Il s’agira pourtant ici d’interroger la bestialité ou la zoophilie non à partir de pratiques dont les archives sont rares et difficiles d’interprétation (Soman, 1992) mais à partir de leurs représentations textuelles, en tant qu’objet de discours.
b) Zoophilies littéraires : un cas d’« écrit-limite » (Holtz, 2022)
Si les anthropologues conviennent que la zoophilie existe depuis toujours dans toutes les cultures, sa présence s’avère tout aussi universelle dans l’art depuis la préhistoire et constitue même un des motifs privilégiés de l’art (Beetz, 2004) : les animaux font partie de la culture, y compris de l’imaginaire sexuel des humains (Bakke, 2009). La littérature s’avère aussi le lieu privilégié de l’exploration des formes plus marginales de sexualité entre humains et animaux. Elle contribue ainsi à brouiller les identités sexuelles comme les assignations de genre en rendant possible des interactions charnelles inter-spécifiques.
L’exemple d’Apulée qui, au livre X de L’Âne d’or ou Les Métamorphoses, aborde frontalement la question du coït entre une matrone et Lucius transformé en âne, mais aussi plus largement les textes qui évoquent la zoophilie au Moyen Âge, aux XVIe et XVIIe siècle, représentent un cas d’« écrit-limite : ils constituent une zone d’expérimentation et de perturbations des limites (sexuelles, culturelles, entre les espèces), où peuvent se décliner différents dispositifs de domination et de transgression) » (Holtz, 2022). Ce faisant, ils ont toujours partie liée avec le paradoxe, la provocation et l’hétérodoxie, comme le porte à son comble la phytophilie (Brancher, 2021), qui trouble encore davantage la confusion entre règne humain et règne végétal.
Si de nombreux cas proposent une version dysphorique de la zoophilie, il s’agit aussi de rendre compte des variantes euphoriques des contacts sensuels entre humains et animaux que peut proposer la littérature. Dans cette perspective, il convient de redonner délibérément au terme de zoophilie sa souplesse sémantique et sa fécondité polysémique, en l’affranchissant d’une part de son héritage psychiatrique qui en réduit la pratique à une perversion sexuelle, et, de l’autre, en l’élargissant à la variété des liens affectifs et charnels entre humains et animaux.
c) L’anthropophilie
Enfin, nous nous intéresserons à un dernier cas particulier, les animaux amoureux des humains. Élien a répertorié plusieurs cas d’anthropophilie[1] (un éléphant amoureux d’une jeune fille, un dauphin amoureux d’un jeune homme par exemple) : s’il identifie comme des témoignages amoureux les comportements des animaux, leur intériorité demeure inaccessible. Repris par Plutarque (Hindermann, 2011) puis par Montaigne, ces anecdotes anthropophiles sont convoquées pour interroger la porosité des frontières entre des règnes qui ne sont qu’une vue de l’esprit abstraitement et illusoirement imposés sur le réel.
Les connotations érotiques des animaux littéraires s’avèrent, en définitive, l’occasion d’interroger nos représentations communément admises sur l’érotisme et sur nos relations aux bêtes. La littérature, en rendant compte de leur caractère voluptueux, constitue à ce titre un puissant levier épistémologique questionnant notre conception des relations intra- et interspécifiques. La littérature fait ainsi de l’érotisme et des affinités charnelles multispécifiques sans doute l’une des caractéristiques profondes des vies enchevêtrées qui définit le propre du vivant.
Responsable :
Aude Volpilhac, UR Confluence : Sciences et Humanités [EA1598]
Calendrier :
La proposition d’article de 700 mots (titre et présentation), ainsi qu’une brève bio-bibliographie, seront à envoyer avant le 30 janvier 2025 à l’adresse suivante : avolpilhac@univ-catholyon.fr
La réponse vous sera donnée au plus tard le 25 février et l’article rédigé devra être envoyé pour le 30 novembre 2025.
L’équipe éditoriale, dans son ensemble, est heureuse de vous annoncer la naissance de la revue Bellica. Guerre, histoire et sociétés.
BELLICA. Guerre, histoire et sociétés est une revue d’histoire, interuniversitaire et francophone, ouverte sur les sciences humaines et sociales. Elle se donne pour objet l’étude de la guerre et du fait militaire dans toutes leurs amplitudes spatiotemporelles et thématiques. Bellica paraît deux fois par an, en ligne exclusivement, avec pour ambition de contribuer à la diffusion du savoir scientifique dans le monde académique et jusqu’au cœur de la société. Au travers de problématiques et d’approches pluridisciplinaires, Bellica propose des perspectives innovantes et globales sur un fait social majeur, dont l’étude est indispensable pour comprendre la vie, l’organisation et l’évolution des sociétés humaines du passé et d’aujourd’hui à l’échelle du monde.
Son premier numéro sera disponible à partir de la fin du mois de décembre 2024 sur le site de la revue. Vous en trouverez le sommaire, ci-dessous.
On behalf of the entire editorial team, we are delighted to announce the birth of the journal Bellica. Guerre, histoire et sociétés (Bellica: War, History, and Society).
BELLICA. Guerre, histoire et sociétés is a French-language, inter-university history journal, open to the human and social sciences. Its object of study is war in all its spatial, temporal, and thematic dimensions. Bellica is published twice a year, exclusively online, with the goal of contributing to the dissemination of scientific knowledge within the academic world and to the wider public. By taking up multidisciplinary issues and approaches, Bellica offers innovative and global perspectives on a major social phenomenon, war, the study of which is essential to understanding the human experience, the organization and evolution of the world’s societies, both past and present.
The first issue will be available from late December 2024 on the journal’s website (https://revue-bellica.uqam.ca). You can find the contents below.
Équipe de rédaction :
Directeur de rédaction : Benjamin Deruelle
Comité de rédaction : Simon Cahanier, Benjamin Deruelle, Émilie Dosquet, Guillaume Pinet, Quentin Verreycken.
Comité éditorial : Ariane Boltanski, Philippe Bragard, François Cadiou, Jonas Campion, Laurent Capdetrey, Philippe Clancier, Emmanuel Debruyne, Patrick Dramé, Mathieu Engerbeaud, Gilles Ferragu, Bertrand Fonck, Stéphane Gal, Christopher Goscha, Pauline Lafille, François Lagrange, Julie Le Gac, Marie-Adeline Le Guennec, Julien Loiseau, Claire Miot, Silvia Mostaccio, Nicolas Patin, Clément Puget, Mathias Thura, Laurence Van Ypersele, Laurent Vissière, Mathieu Vivas, Paul Vo-Ha, Abes Zouache.
Comité scientifique : Bertrand Augier, Pierre Cosme, Anne Curry, Catherine Denys, Yves Desfossés, Herve Drévillon, Bernard Gainot, Xavier Hélary, Jean-Vincent Holeindre, Anne Lehoerff, Aurélien Lignereux, Jean-Noël Luc, Christophe Masson, Stéphane Michonneau, Émilie d’Orgeix, Isabelle Pimouguet-Pédarros, François Rouquet, Xavier Rousseaux, Bertrand Schnerb, Valérie Toureille, Peter Wilson, Olivier Wieviorka.
La Gazette du livre médiéval est publiée, depuis 1982, par un groupe de médiévistes de différents pays. Malgré la diversité de leurs intérêts scientifiques propres, ils partagent la conviction que l’histoire du livre médiéval doit s’efforcer d’englober tous les aspects de ce témoin privilégié de la vie culturelle du Moyen Âge, et qu’elle peut être considérée comme une discipline à part entière.
Ils souhaitent également abolir la barrière artificielle qui sépare trop souvent le livre manuscrit de l’incunable, et élargir le champ de l’étude et de la réflexion aux cultures non occidentales, en vue d’une synthèse comparative.
Bulletin annuel publié par l’association « Gazette du livre médiéval » (association sans but lucratif, loi du 1er juillet 1901) avec le concours de l’Institut de recherches et d’histoire des textes (CNRS) — ISSN 0753-5015 —
Responsable de la publication : Maria Gurrado
Pour commander écrire à rédaction.gazlimed@gmail.com
Table des matières du tome 68 (2024) :
L’axe d’inclinaison dans la notation musicale neumatique – L. Albiero This study investigates the inclination axis of two musical notations, East Frankish and West Frankish notations, to identify general trends characteristic of each notation type. By utilizing the Graphoskop plug-in, the analysis reveals that specific ranges of values are typical of one notation over another and confirms that the writing axis is a distinctive feature of musical notation, regardless of the inclination of the textual writing.
Lines and Letters: Diagrams in Arabic Scientific Manuscripts – M. Pimpinelli In mathematical works, diagrams are as instrumental as the text in conveying the content of propositions and demonstrations. Nevertheless, scholars usually give priority to the text, leaving the diagrams unstudied. But the tide is turning. Thanks to the work of pioneers, diagrams are finally beginning to receive the attention they deserve, and a new approach based on systematic and rigorous investigation is gradually gaining ground. Awareness of the centrality of diagrams has developed more rapidly and vigorously in the field of ancient mathematics, whose experts have already provided important contributions. As far as the Arabic tradition is concerned, the process has only just begun; the field still needs to be properly defined in terms of content and methodology. Within this general framework, the present paper, aims to provide new insights into the diagram phenomenon in the tradition of Arabic scientific texts. To this end, I have chosen the second chapter of the Kitāb nūr al-ʿuyūn wa-ǧāmiʿ al-funūn as a case study, analysing its diagrams on Euclidean geometrical optics by means of a codicological and palaeographical methodology. In an attempt to identify significant and problematical features, my main goal has been to study the diagrams in their individuality, and to find out what they can tell us about the process of copying an Arabic scientific manuscript. In entering this moving field, I will try to show that codicology and palaeography can contribute intriguing evidence worthy of further investigation.
Pour une analyse quantitative de la production livresque au Moyen Âge tardif : le cas des sermonnaires imprimés – E. Ornato
In this second part of the study of methods for measuring medieval cultural production, we offer a quantitative analysis of a homogeneous corpus of 15th century editions: the collections of sermons. A comparison with a partial census of manuscript production shows that the first printers did not necessarily choose the most successful authors, but rather new “rising stars” whose manuscripts did not fill the armaria of libraries. Moreover, the panorama of production that can be drawn from the number of editions differs significantly from that revealed by the census of surviving copies: in particular, French editions show a systematic deficit, the cause – or rather causes – of which are difficult to pinpoint. Lastly, the current geographical distribution of surviving copies is invaluable in determining market trends and highlighting situations of competition or, on the contrary, avoidance.
En deçà des normes graphiques : évaluer la liberté du copiste – M. Gurrado
This article focuses on the modalities of handwritten scripts characterisation. Through a historiographical overview, it sheds light on the common thread running through palaeographical debates from the 1950s onwards and reveals a transition between two phases: from an initial period in which researchers devoted themselves to identifying the evolutionary dynamics of medieval scripts, to a second period marked by the development of observation protocols for the in-depth analysis of individual manuscript.
Chronique Travaux en cours Vient de paraître In memoriam Abstracts – résumés
La 48e édition d’Archaeologia Mediaevalis se tiendra à Gand le jeudi 13 et le vendredi 14 mars 2025.
Ce colloque ne s’adresse pas uniquement aux archéologues, mais aussi aux archéopédologues, aux paléoanthropologues, aux spécialistes en paléoenvironnement, céramologues, etc., toutes les disciplines qui mènent à une meilleure connaissance de la période. Aussi, nous accueillons toute contribution permettant une étude extensive et intégrée du patrimoine archéologique.
Comme les années précédentes, nous consacrerons le premier jour à une journée thématique dont vous trouverez ci-joint l’argumentaire. Sous le titre « Archéologie et sciences de la nature à la loupe: symbiose ou asymétrie? », on examine l’interaction entre l’archéologie et les sciences de la nature.
Si vous désirez présenter une communication concernant vos travaux de l’année 2024, nous vous prions de nous renvoyer la fiche jointe en annexe complétée avant le 17 janvier 2025. Vu le nombre toujours plus important de communications chaque année, les organisateurs vous confirmeront si votre communication a été acceptée.
En ce qui concerne la Chronique, nous vous prions de nous faire parvenir vos textes relatifs aux recherches et études archéologiques avant le 17 janvier 2025 à l’adresse courriel suivante : archaeomed@gmail.com. Ces textes doivent être de courts résumés (maximum 8000 signes, espaces compris) relatifs aux sujets traités. Les références bibliographiques concernant 2024 seront envoyées séparément.
Vos contributions devront être présentées en Word, intitulées « votre nom.doc » et dans le format suivant :
Nom : Times New Roman, Petites majuscules, taille 12
Titre succinct avec mention de la commune ou ville (suivi de l’abréviation de la
province entre parenthèses : Antw., Br., Bt w., Ht, Limb., Lg., Lux., Nr, O.-Vl., Vl.-Br., W.-Vl.) : Times New Roman, gras, taille 12.
Texte : Times New Roman, taille 12, aligné, maximum 8000 signes (espaces, bibliographie et notes compris)
Les siècles seront mentionnés en petites majuscules comme suit : au xviie siècle
Les mots latins et étrangers sont écrits en italique ;
La référence à une illustration est faite comme suit : (fig. 1) ;
Utilisez les abréviations suivantes : ha, km, cm, m, etc., ca., cf., et al., e.a.
La référence à la bibliographie se fait par des notes de bas de page (nom de l’auteur en petites capitales, année et numéro de page).
Une bibliographie succincte (comprise dans les 8000 caractères) est ajoutée à la fin du texte.
Quelques exemples :
– De Marne J.-B., 1754, Histoire du Comté de Namur, Liège-Bruxelles.
– De Meulemeester J., 1985, Aardige aarden monumenten, in: Monumenten en Landschappen, jg. 4 nr. 3, Brussel, p. 24-31.
– Mariën M.E., 1964, La nécropole à tombelles de Saint-Vincent (Monographies d’archéologie nationale, 3), Bruxelles.
– Van Remoorter O., Sadones S. & Vanoverbeke R., 2016, Archeologische opgraving, Gent-Bibliotheekstraat, BAAC Vlaanderen 210 (onuitgegeven rapport), Gent.
– Dumortier C., 2004, Céramique d’art et de série. De l’atelier à la manufacture, in: Leblanc C. (dir.), Art et industrie: les arts décoratifs en Belgique au XIXe siècle, Bruxelles, p. 66-75.
Illustrations : maximum 3 illustrations, format Tiff ou JPEG, de qualité suffisante. Les images ne seront pas intégrées dans le texte. Elles seront numérotées (« votre nom_figXX.jpeg » ou « votre nom_figXX.tiff ») et envoyées dans un dossier séparé.
Légendes : les légendes seront envoyées dans un deuxième document Word intitulé « votre nom_legendes.doc ».
La question de la variation diatopique occupe depuis longtemps une place importante dans la philologie et la linguistique des parlers d’oïl du Moyen Âge. Un ouvrage de synthèse sur le sujet faisait cependant défaut jusqu’ici. L’intention de ce Manuel est de décrire la situation de l’ensemble du domaine d’oïl ; il concentre son attention sur les phénomènes grapho-phonétiques et morphologiques (et minoritairement syntaxiques) mais exclut les problèmes liés au lexique. Il entend traiter l’ensemble des faits linguistiques variants dans l’espace : pour chacun d’eux, il donne une vue générale de leur répartition géographique au moyen de tableaux synoptiques, ainsi que des commentaires de détail ; il renvoie de manière extensive à la bibliographie pour chaque question discutée.
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Le Manuel aidera à l’identification des formes régionales, à la localisation des textes et plus généralement à leur lecture. Il s’adresse tant aux linguistes spécialistes de l’ancien français, aux éditeurs de textes, qu’aux étudiants et doctorants qui se forment dans ces matières et se confrontent dans leurs études à la diversité qu’offrent les matériaux qu’ils exploitent. Des index détaillés faciliteront son utilisation.
Yan Greub, Olivier Collet, La variation régionale de l’ancien français. Manuel pratique, Zurich, ELiPhi, 2024 ; 1 vol., VIII–330 pages (Linguistique historique). ISBN : 978-2-37276-070-6. Prix : € 45,00.
Né dans les Pays Bas bourguignons, Lemaire de Belges est un poète et historien majeur du tournant entre le XVe et le XVIe siècle. Polygraphe, auteur de nombreuses pièces de circonstance, occupant différentes fonctions au sein des cours française ou bourguignonne, Lemaire se spécialise dans la déploration dont il explore nombre de modalités rhétoriques et formelles.
Par son exploration des modes de création et de diffusion, Lemaire offre un aperçu complet de ce que fut l’esthétique et le rôle de ceux qu’on a nommés « Rhétoriqueurs ». Tour à tour indiciaire, orateur, forgeur de vers et de prose, ou encore artiste, faut-il encore considérer Lemaire comme un compilateur médiéval, ou déjà un humaniste ?
L’œuvre de Lemaire invite à remettre en cause l’image d’une Renaissance qui tournerait entièrement le dos au Moyen Âge et à questionner en profondeur le terme « Rhétoriqueurs ». De son insertion dans de multiples réseaux littéraires et artistiques, à ses différents écrits poétiques et historiographiques, ce livre dresse un éclairage complet sur l’œuvre et le parcours de Lemaire et offre un observatoire de la production littéraire de cour des années 1500.
Avec la collaboration de Pierre-Gilles Girault
Informations pratiques :
Lemaire de Belges Une écriture sous le signe de la concorde (1473-1524), éd. Adeline Desbois-Ientile, Ellen Delvallée, Tours, Presses universitaires François-Rabelais, 2024 ; 1 vol. ISBN : 978-2-86906-946-6. Prix : € 45,00.
Seizièmes rencontres GRIM-IMAGO 20 juin 2024, INHA Appel à communication (date limite le 7 mars 2025)
Le GRIM – Groupe de Recherches en iconographie médiévale – est un collectif académique fondé par Christian Heck s’intéressant à l’analyse et l’interprétation des œuvres du Moyen Âge, mais aussi aux corpus et bases d’images qui les rendent possibles. Il est dorénavant lié à IMAGO, association d’historiens de l’art sise au CESCM de Poitiers, et porté par un comité scientifique (Mathieu Beaud, MCF, ULille/IRHiS ; Bertrand Cosnet, MCF, ULille/IRHiS ; Charlotte Denoël, Conservatrice en chef, BnF, département des manuscrits/Centre Jean Mabillon ; Anne-Orange Poilpré, PR, Université Paris 1/HiCSA ; Cécile Voyer, PR, Université de Poitiers/CESCM ; Ambre Vilain, MCF, Université de Nantes/LARA).
Le GRIM organise des conférences ponctuelles (Les rencontres Imago, au CESCM de Poitiers) et des journées d’études (à l’Institut national d’histoire de l’art, à Paris), ouvertes à toutes et tous.
Une place privilégiée est accordée aux interventions des jeunes chercheuses et chercheurs (dès le Master 2).
Les communications durent 20 mn. Elles sont dédiées aux questions de méthodologie et d’historiographie et non à la présentation générale des fruits d’une recherche. Elles éviteront les longues descriptions énumératives, pour se concentrer sur des dossiers précis, et s’attacheront à en expliciter les cadres théoriques.
L’ailleurs et l’étranger dans les images médiévales
Comment interroger aujourd’hui « l’ailleurs » et « l’étranger » dans l’iconographie médiévale ? Coupler ces deux notions dans un même cadre de réflexion génère une série de renversements fertiles. L’image de l’étranger renvoie à la fois à l’être venu d’ailleurs et à l’expérience du déplacement en un lieu étranger (J.-P. Jessenne, dir., L’image de l’autre dans l’Europe du Nord-Ouest à travers l’histoire, Villeneuve-d’Ascq, 1996). Ainsi, le terme extraneus, d’où provient le mot étranger, correspond à celui qui vient de l’extérieur, rejoignant la notion d’alienus, qui qualifie l’autre, celui qui n’appartient pas à la famille et à la communauté (A. Classen, dir., Meeting the Foreign in the Middle Ages, New York, Londres 2002). L’étranger, en tant qu’être « autre » et « extérieur », peut aussi être suspecté d’hostilité. En latin médiéval, l’hostis (l’ennemi) qualifie dans les sources monastiques le diable lui-même qui menace, par ses intrusions, l’harmonie intérieure (de la personne, de la communauté de frères, de la cité).
Comme se pose le dialogue entre l’intériorité et l’altérité se pose aussi celui du déplacement. L’humain n’est-il pas lui-même éloigné de sa patrie d’origine qu’est le paradis dit « perdu », comme le mentionne Bernard de Clairvaux (Premier sermon sur l’Épiphanie) ? De ce fait, le cheminement vers le Salut se comprend comme un retour. Cette conception salvatrice du déplacement donne au voyage une valeur particulière. La peregrinatio désigne ainsi le voyage accompli loin de chez soi et, de fait, l’expérience de l’étranger parfois jusqu’aux bordures de Oikoumène (le monde habité). Ces margesregorgent d’un merveilleux décrit avec un imaginaire foisonnant dans la littérature médiévale (J. Tattersall, « Terra incognita : allusions aux extrêmes limites du monde dans les anciens textes français jusqu’en 1300 », Cahiers de Civilisation Médiévale, 1981, p. 247-255), mais constituent aussi un monde riche d’enseignements dans les encyclopédies, les ouvrages didactiques, les hagiographies ou les récits de voyage, comme l’Image du monde de Gautier de Metz qui décrit des déserts peuplés de bêtes féroces, le Voyage de saint Brendan lors duquel le saint visite les îles mystérieuses de l’Atlantique ou le Livre des merveilles relatant le périple de Marco Polo en Asie.
Sur les lois de cette terra incognita, sur les qualités des peuples qui les habitent (gens, natio) se fondent aussi les savoirs et s’affirment les systèmes de valeurs devant l’étrangeté et parfois la monstruosité (D. Williams, Deformed Discourse : The function of the Monster in Mediaeval Thought and Literature, Montreal, 1996). L’imaginaire de l’étranger permet ainsi d’interroger la perception que les médiévaux avaient des limites et des marges de leur environnement géographique et culturel (P. Zumthor, La mesure du monde : représentation de l’espace au Moyen Âge, Paris, 1993). L’expérience de l’étranger, vécu ou rêvé, converge vers l’étrange, le différent et les créatures merveilleuses, c’est-à-dire marginales par rapport à la norme occidentale (M. Camille, Image on the edge : the margins of medieval art, Londres, 1992 ; Collectif, Merveilleux et marges dans le livre profane à la fin du Moyen Âge, Turnhout, 2017).
Enfin, il convient aussi aujourd’hui de confronter l’idée d’altérité. Dans la première version de son livre paru en 1955 sur Le Moyen Âge fantastique, Jurgis Baltrušaitis définissait le terme d’« irréalisme fantastique » comme un imaginaire confondant les « univers lointains, soit dans le temps, soit dans l’espace », autrement dit ceux des monuments des civilisations anciennes et des territoires islamiques orientaux. Depuis, l’essor des études de cas sur les circulations artistiques a permis de dépasser la seule la fascination pour les iconographies inusitées et bizarres issues de l’Orient au profit d’une analyse contextualisée des échanges de répertoires formels entre chrétienté et islam. Les recherches actuelles (CallFront, INHA, 2023-2026, https://callfront.hypotheses.org/) révèlent ainsi les phénomènes de diffusion et d’assimilation des ornements « étrangers », arabes ou persans, dans les manuscrits, les textiles ou l’orfèvrerie. Les pratiques et les œuvres d’art médiévales témoignent, aussi, d’une certaine familiarité avec l’étranger et le lointain.
Comment les images médiévales figurent-elle les mondes lointains et l’étranger ? L’iconographie de l’étranger coïncide-t-elle systématiquement avec l’étrange et le merveilleux ? Est-il possible d’en déterminer des normes de figuration ? Le thème de l’étranger et de l’ailleurs constituent-il un terrain propice à une iconographie singulière, dans laquelle l’apax occuperait une place prédominante ou, au contraire, mobilise-t-il un répertoire finalement répétitif ? Quel rapport entretient l’héritage de la culture antique et la conception de l’étranger dans les arts du Moyen Âge ? À partir d’études de cas qui s’attacheront à mettre en évidence leur méthodologie, les interventions de cette journée interrogeront les notions d’ailleurs et d’étranger dans les images produites entre le Ve et le XVe siècle.
Les propositions de communications (accompagnées d’un CV) sont attendues jusqu’au vendredi 7 mars 2025, à l’adresse suivante : imago.grim.contact@gmail.com
Une réponse sera donnée à la fin du mois d’avril au plus tard.
L’accès aux Rencontres du GRIM est largement ouvert : dès la Licence et le Master, toutes et tous sont cordialement invité.e.s à venir écouter les conférences. Le GRIM ne disposant d’aucun budget, il sera nécessaire de s’adresser aux centres de recherche de rattachement pour une éventuelle prise en charge des frais.
In order to make the data used in our book, website and virtual exhibition more accessible to both scholars and the general public, we have created an online database in Nodegoat, a programme developed by LAB1100. The database contains details of all pas d’armes held between c.1420 and c.1520 (i.e. exact dates and locations, names of entrepreneurs and challengers, composition of teams, type of combat, theatrical scenario, ephemeral architecture, guests and spectators, etc.). The database can be searched by Events, i.e. all such tournaments that we have classified as pas d’armes; People, i.e. all persons involved in the pas d’armes as combatants, judges, spectators, guests, etc.; and Locations, i.e. all towns, villages, castles and other places where these events took place. For more detailed information on the way in which the data for this database was compiled and how to use the database itself, consult the manual. Read more here on the pas d’armes.
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Avec le soutien du FNRS, du CRHiDI (UCLouvain – Saint-Louis, Bruxelles), d'INCAL (UCLouvain), de PraME (UNamur), de sociAMM (ULB) et de Transitions (ULiège)
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