Publication – Charles Mériaux (dir.), « Les représentations de l’autorité épiscopale au XIe siècle : Gérard de Cambrai et les Gesta episcoporum Cameracensium »

C’est à Douai en 1615 que Georges Colveneer fit paraître l’édition princeps d’une œuvre qu’il choisit alors d’intituler Chronicon Atrebatense et Cameracense. Bien qu’il ait été remplacé par l’édition procurée par Ludwig Bethmann pour les Monumenta Germaniae Historica en 1846 sous le nom de Gesta episcoporum Cameracensium – qui reste aujourd’hui l’édition de référence dans le monde savant  –, l’ouvrage de Colveneer n’a pas perdu tout intérêt car il donne le texte de manuscrits désormais perdus ou mutilés. Accessoirement, il témoigne aussi d’une belle et durable erreur d’attribution. Trompé par de fausses lettres que lui avait communiquées le jurisconsulte artésien Claude Despretz, Colveneer identifia l’auteur du Chronicon avec un certain Baldericus – en français, Baldéric ou Baudri – qui aurait été chantre de la cathédrale de Thérouanne avant de devenir évêque de Noyon à la fin du XIe siècle. Il fallut toute la sagacité du savant Albert Poncelet pour faire définitivement justice de cette autorité parfaitement imaginaire. Au demeurant, ceci n’entame en rien l’intérêt de l’œuvre commandée par un évêque à l’envergure politique et sociale considérable, Gérard Ier de Florennes (1012 † 1051).

Les Gesta cambrésiens – qui traitent de l’histoire du siège épiscopal depuis sa fondation au vie siècle jusqu’au milieu du XIe siècle – n’ont jamais cessé d’être exploités par les historiens aux XIXe et XXe siècles. Ils ont néanmoins fait l’objet d’un intérêt renouvelé dans les années 1970. D’une part, l’historien Erik Van Mingroot a proposé une compréhension plus fine de la chronologie de rédaction de l’œuvre que l’on pensait composée à la toute fin de l’épiscopat de Gérard Ier, dans les années 1040. Constatant un hiatus étrange à partir de 1025, année de la réunion du synode d’Arras et de la fondation de l’abbaye Saint-André du Cateau, deux événements qui ne sont pas mentionnés dans le texte, il argumenta en faveur d’une première rédaction, en 1024/1025, des livres I et II ainsi que du début du livre III par un auteur qu’il identifiait avec un notaire du nom de Fulco. La suite des Gesta aurait été écrite dans un second temps après la mort de Gérard. D’autre part, au même moment, en France, les Gesta connaissaient aussi une certaine notoriété : avec Georges Duby, les discours de Gérard Ier furent versés non plus seulement au dossier de l’histoire de la Paix de Dieu, mais aussi de celle des représentations sociales, particulièrement de ce que l’on croyait être alors l’élaboration d’un nouveau schéma idéologique, les trois ordres, bien que l’on sache aujourd’hui que ses origines soient indiscutablement carolingiennes. Prenant appui sur la nouvelle datation proposée par Erik Van Mingroot, Georges Duby voyait ainsi dans le sermon de Gérard l’acte de naissance du schéma trifonctionnel, de peu antérieur au fameux Poème au Roi Robert du vieil Adalbéron de Laon. De Georges Duby à Dominique Barthélemy en passant par Jean-Pierre Poly et Éric Bournazel, les Gesta constituèrent alors un passage obligé de l’histoire de l’an mil, avec ou sans révolution . Ces études importantes tarirent pendant quelques décennies l’intérêt des chercheurs pour les Gesta cambrésiens dans leur ensemble, même si des historiens continuèrent à les exploiter dans le cadre plus général de l’histoire des pouvoirs autour de l’an mil. On peut aussi mentionner des études plus ponctuelles portant sur les dossiers hagiographiques ayant servi de sources aux Gesta ou ayant été inspirés par eux. Il faut finalement être reconnaissant à Theo Riches d’avoir, dans son PhD soutenu en 2006, osé rouvrir le chantier des Gesta à la source, en examinant son plus ancien manuscrit, le codex du XIe siècle provenant de l’abbaye hennuyère de Saint-Ghislain, aujourd’hui conservé à la Bibliothèque royale de La Haye.

La voie était ainsi ouverte à un réexamen global de la place occupée par les Gesta dans la pensée et l’action de Gérard de Cambrai. Plusieurs thèses de doctorat furent entreprises en Belgique et en France qui s’intéressèrent au texte et à son commanditaire tout en cherchant à renouveler les grilles d’interprétation traditionnelles. Steven Vanderputten et Diane J. Reilly étaient en train de travailler à l’édition des opera minora publiés sous le patronage de Gérard . Le moment paraissait donc favorable à l’organisation d’une rencontre réunissant doctorants et chercheurs confirmés qui permît à chacun de présenter ses travaux, non seulement sur le texte des Gesta et sur la personnalité de son commanditaire, mais aussi, de manière plus générale, sur les manifestations et les représentations de l’autorité épiscopale à l’aube du XIe siècle. Une table ronde a ainsi été réunie à l’Université de Lille 3 le 15 novembre 2013, en collaboration avec l’Université de Gand, dont les actes sont rassemblés dans le présent numéro de la Revue du Nord .

Charles Mériaux

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Table des matières :

Charles Mériaux – Avant-propos

Michel Sot – Les Gesta pontificum (sive episcoporum) Cameracensium : une approche typologique
Pieter Byttebier – Les Gesta des évêques de Cambrai ou la consolidation littéraire d’un discours épiscopal
Ortwin Huysmans – Réformes monastiques et gestion épiscopale des communautés religieuses dans les Gesta episcoporum Cameracensium
Jelle Lisson – Les Gesta des évêques de Cambrai, le droit et les élections épiscopales
Sam Janssens – La Paix de Dieu dans les Gesta episcoporum Cameracensium
Julia Exarchos – Liturgical handbooks as tools for promoting bishops’ ideological and political agendas : the example of Cambrai/Arras in the eleventh century
Nicolas Ruffini-Ronzani – Châtelains et évêques de Cambrai autour de l’an mil : réalités et représentations
Paul Chaffenet – De la conversion monastique au châtiment divin : l’exemple du comte Albert II de Vermandois (début du XIe siècle)

Document

Maryvonne Brasme, Isabelle Brousselle, François-Xavier Caillet, Paul Chaffenet, Boris Detant, Michèle Gaillard, Klaus Krönert, Charles Mériaux – La Vie de sainte Eusébie de Hamage (Nord)

Informations pratiques :
Charles Mériaux (dir.), Les représentations de l’autorité épiscopale au XIe siècle : Gérard de Cambrai et les Gesta episcoporum Cameracensium, dans Revue du Nord, 2015/2 (n° 410). Pages : 228. Éditeur : Université Lille-3. ISSN : 0035-2624.

Source : CAIRN

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Réseau des médiévistes belges de langue française
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