Journée d’étude – Reformatio : Pour une histoire du transfert de l’idéal religieux de réforme au champ politique médiéval

1ère journée d’étude internationale, « Les mots pour dire la réforme au Moyen Âge », salle de formation de la BIS, vendredi 8 décembre 2017, 9h30-17h30

Argumentaire :

Terme incantatoire brandi tour à tour par les gouvernants et leurs détracteurs, la « réforme » sature le discours politique actuel. L’histoire même du Moyen Âge occidental est quant à elle narrée selon une trame « réformiste » : réforme carolingienne, réforme clunisienne, réforme grégorienne, réforme cabochienne, etc. Pour autant, le terme de « réforme » n’est que très rarement un objet de discussion, voire de recherches, alors même que nos usages historiens du terme vont le plus souvent à contre courant de la signification fondamentalement conservatrice qu’il prenait au Moyen Âge. Si les médiévaux jugèrent en effet bon d’accoler, parfois, au verbe reformare l’adverbe in melius, n’était-ce pas qu’ils l’entendaient dans un sens essentiellement réactionnaire, celui de retour à l’âge d’or d’avant la Chute ? Une histoire du vocabulaire réformateur reste donc largement à écrire, même si les historiens du fait religieux ont récemment pris une longueur d’avance en la matière. Apparu sous la plume d’Ovide dans ses Métamorphoses et repris par Sénèque, le terme désigne à partir de saint Paul le principe d’être ré- formé, re-formé selon l’image du Christ. Il faudrait ensuite attendre le XIe siècle pour que le terme de réforme commence d’être, très sporadiquement, utilisé pour désigner en contexte monastique des changements organisationnels et institutionnels et non plus individuels : la reformatio ordinis ou la reformatio ecclesiae. Un premier tournant décisif serait atteint sous Innocent III, comme l’indique le 12e canon de Latran IV qui fait entrer, selon Julia Barrow, la réforme dans le « mainstream » de la pensée catholique. Devenue selon elle un « catchword » avec le concile de Constance (1414-18), la reformatio serait bientôt délaissée au profit de la « restauration » à partir de la Réforme.

Mais depuis quand les pouvoirs princiers et leurs opposants ont-ils brandi l’étendard de la réforme ? Dans le royaume de France, c’est la lutte contre le pape Boniface VIII en 1302 qui motiva Philippe le Bel à se saisir d’une reformatio que le pontife prétendait lui imposer à lui et à son royaume. Le transfert de lexique de la sphère religieuse au champ politique est ici évident. Avant cette date et hormis l’exception constituée par l’ordonnance de 1254, le roi de France était soucieux d’emendacio, de restitutio et parfois de correctio, comme l’était, semble-t-il, le monarque carolingien ou le Plantagenêt avant la révolte baronniale des années 1258-1267. Si l’empereur germanique « réformait » peut-être ses terres depuis le XIIe siècle et qu’Alphonse de Poitiers usait déjà de ce terme dans sa principauté dans les années 1260, qu’en était-il ailleurs, dans le reste du royaume de France et de l’Europe ?

Sans tomber dans l’écueil nominaliste, cette journée d’étude, articulée autour des études pionnières de Julia Barrow, professeur à Leeds et d’Isabelle Rosé, maitre de conférence à Rennes, entend mesurer, à l’échelle européenne, la faisabilité d’une enquête lexicale de plus longue haleine, destinée à dater l’apparition du lexique réformateur, à mesurer sa diffusion face aux autres lemmes concurremment utilisés et partant, à comprendre le sens précis qu’il revêt et les contextes favorables à la revendication d’un tel mot d’ordre. Cette étude de faisabilité et l’examen des outils lexicographiques à mettre en œuvre seront l’objet d’une table ronde rassemblant une vingtaine de chercheurs dont la provenance et/ou les objets d’études permettent d’embrasser tout l’arc chronologique du Moyen Âge, la quasi-totalité du royaume de France, mais également un large pan de l’Europe.

Participants :

Participants du Lamop (13 membres)
Geneviève Buhrer-Thierry
Julie Claustre
Fabrice Delivré
Marie Dejoux (organisatrice)
Francisco Foronda
Claude Gauvard
Benoit Grévin
Laurent Jégou
Aude Mairey
Olivier Mattéoni
Joseph Morsel
Didier Panfili
Darwin Smith

Participants extérieurs :
Julia Barrow (université de Leeds, Grande-Bretagne)
Alexandra Beauchamp (université de Limoges, CRIHAM)
Gaël Chenard (Archives départementales de la Vienne, CESCM)
Esther Dehoux (université de Lille III, IRHiS)
Anne Lemonde (université de Grenoble-Alpes, LUHCIE)
Gisela Naegle (université Justus-Liebig de Giessen, Allemagne, associée au Lamop) Thierry Pécout (université Jean Monnet de Saint-Etienne, LEM-CERCOR) Nicolas Perreaux (université de Francfort, Allemagne, SFB 1095)
Isabelle Rosé (université de Rennes II, CERHIO)

Journée d’étude organisée en partenariat avec le LUHCIE et l’ IRHiS.

Programme :

9h30-10h15 : Rapport introductif (Marie Dejoux, maître de conférence en histoire médiévale, Université de Paris 1)

10h15-11h00- « Reformatio, restauratio, renovatio et correctio. Le vocabulaire de la « réforme » sous le règne de Louis le Pieux » (Isabelle Rosé, maître de conférence en histoire médiévale, Université de Rennes II)

11h-11h45- « Rethinking Reform: in which contexts was reformare used 843-c.1150 ? » (Julia Barrow, professeur d’histoire médiévale, Université de Leeds, Grande-Bretagne)
11h45-12h15- Discussions
12h15-14h00- Pause déjeuner

14h00-17h30- Table ronde avec l’ensemble des participants

Ce temps de la journée d’étude, articulé autour des questionnaires remis ci-dessous, aura pour but d’évaluer, espace par espace et intervenant par intervenant, la faisabilité d’une enquête lexicale européenne de vaste ampleur sur le vocabulaire réformateur et de définir les outils lexicographiques à mettre en œuvre.

Questionnaire pour le 8 décembre :

– Quels corpus documentaires pourriez-vous personnellement mobiliser ? Présentation
de celui-ci (chronologie, espace, accessibilité, intérêt…)
– Quelles bases documentaires disponibles dans votre espace, pour votre période ?
Quels outils pensez-vous judicieux de mobiliser ?

– Connaissez-vous des collègues qui pourraient être invités à participer à cette enquête collective ? Références bibliographiques incontournables ?
– Verriez-vous des éléments à rajouter dans le formulaire ci-dessous ?

Questionnaire pour mener l’enquête lexicale (à discuter et à enrichir le 8 décembre) :

Datation-périodisation des termes reformatio, reformare…:
– première apparition dans l’espace géographique considéré
– date des occurrences, récurrences
– fréquence : pics, creux, disparition…
– contexte historique
– origine, sources d’inspiration identifiables

Vocabulaire « réformateur » stricto sensu
– formes (substantif, adjectif, forme verbale, passif, actif…)
– emplois
– contexte textuel (entourage)
– sens, notamment, signification conservatrice ou progressiste

Lexique concurrent/associé
– lexique « réformiste » avant la reformatio
– synonymes (selon que l’on donne à la reformatio un sens progressiste ou conservateur)
– lexique concurrent (ex : Henry III qui utilise emendare au lieu de reformare face à ses
barons)
– lexique associé, cooccurrences
– emplois, sens spécifique des différents lemmes rencontrés
– antonymes

Types de sources véhiculant (ou ne véhiculant pas) la reformatio
– sources narratives
– sources normatives, prescriptives
– correspondances
– etc.

Types d’acteurs, de promoteurs, de locuteurs, d’interlocuteurs
– souverains, princes, barons, sujets…
– pape, abbés, évêques, moines, clercs…
– officiers
– institutions
– etc.
– destinataires, interlocuteurs

Objets de la réforme
– personnes (sens « paulinien »), biens
– institutions, établissements
– Eglise, royaume, Etat, société
– dispositions législatives
– etc.

Géographie
– cartographie du vocabulaire réformateur et des lemmes concurrents et associés
– phénomènes de diffusion, blocages…

Langue
– latin
– vernaculaire : quelles formes alors ?

Historiographie de la réforme
– périodes dites « réformatrices », personnages dits « réformateurs »
– termes généralement traduits par « réforme »
– contexte historiographique, promoteurs, écoles historiques
– signification, présupposés, partis pris…
– Débats historiographiques
– La réforme aujourd’hui : champ politique et résonnances actuelles
– Solutions pour dépasser le problème ?

Source : LAMOP

A propos RMBLF

Réseau des médiévistes belges de langue française
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