Appel à contribution – Héros et vilains. Appel à communication pour le séminaire de Questes

Séminaire de Questes des 19 avril et 17 mai 2019

L’imaginaire populaire contemporain hérite d’une opposition ancienne sur laquelle repose la structure et la cohérence des récits : l’opposition entre le Bien et le Mal. Cette opposition recoupe celle de grands héros et de leurs adversaires dont le champ d’action est respectivement défini. Ainsi, pouvons-nous voir s’agiter sur papier et sur pellicule des Jedi affrontant les Sith dans Star Wars, James Bond face aux génies du crime, et surtout, grand nombre de super-héros aux prises avec tout autant de super-vilains. C’est dans cette perspective que nous voudrions envisager les notions de « héros » et de « vilain » au Moyen Âge. Nous employons à dessein l’anglicisme (villain désigne le méchant de fiction) lequel permet, à partir d’un apparent décalage, de revenir à la culture médiévale par le biais d’un mot issu de l’ancien français vilain, qui évoque d’abord une catégorie sociale (celle des paysans libres) avant de devenir péjoratif en renvoyant à des attributs physiques et moraux peu reluisants. Précisément, ce sont ces processus d’héroïsation et de dégradation des figures au sein de la société médiévale que nous souhaitons interroger dans ce séminaire.

Si le héros désignait dans l’Antiquité un être humain d’ascendance divine, mi-homme mi-dieu, aux exploits nécessairement surhumains, il se déploie sous de nouvelles figures au Moyen Âge sous l’influence de la christianisation et de la revalorisation du modèle royal. Dès lors, plus d’ascendance divine, mais des exploits s’inscrivant dans un idéal chrétien, tourné vers l’abnégation et le don de soi. Cependant, on ne saurait se limiter à ces considérations : plus que la question du héros à proprement parler, c’est sa confrontation avec celle du vilain qui nous intéresse. Or, dans un cadre chrétien, cette opposition semble surtout être celle de Dieu, ou du moins ses représentants, et de son Adversaire ; en bref, la lutte entre le Bien et le Mal.

Cela paraît particulièrement marqué dans la littérature médiévale : si, pour Algirdas Julien Greimas, la narration d’un récit est caractérisée par un sujet ou actant, en quête, auquel fait obstacle un ou plusieurs adversaires – schéma particulièrement fécond pour les romans de chevalerie par exemple –, on ne peut que constater un certain manichéisme dans la représentation du protagoniste et de son opposant : au premier, toutes les qualités, au(x) second(s) la monstruosité morale et/ou physique. Il suffit de penser au géant Harpin de la Montagne affrontant Yvain dans le Chevalier au Lion de Chrétien de Troyes. La question semble toutefois se révéler plus subtile que cela : tous les héros ne sont pas parfaits. Prenons l’exemple de Renart, célèbre anti-héros du Roman du même nom, qui est une figure quasi diabolique. Vrai vilain, en somme, mais également héros de son livre.

Se pose dès lors la question de la fabrication du héros et du vilain, de la dynamique de leur confrontation et de leur complémentarité en tant que modèle et contre-modèle. Ainsi, le héros et le vilain apparaissent nécessairement comme des produits de discours développés dans la littérature et les arts, mais également déployés via des pratiques, notamment cérémonielles. Par exemple, la réalisation ou non de rites funéraires peut contribuer à la construction d’une certaine postérité (favorable ou défavorable) du mort au sein de la communauté. Alors que l’âme du croisé bénéficiait de célébrations liturgiques distinctives et qu’elle devait se voir accorder sans équivoque le Paradis, le corps du chevalier tombé sans sacrement dans un contexte plus trivial pouvait être refoulé de la terre bénie du cimetière et donc subir une dégradation publique évidente.

Cette fabrique des modèles embrasse des enjeux politiques très forts. De nombreux personnages historiques font l’objet d’une héroïsation ou d’un discrédit à leur mort. On peut penser à l’habile manœuvre de Charles V qui, en décidant de faire enterrer les ossements de son connétable Bertrand du Guesclin dans la basilique royale de Saint-Denis, auprès de son propre futur tombeau, vise à glorifier son propre règne ; ou encore au roi-chevalier Jean l’Aveugle dont la mort héroïque à Crécy, célébrée par Froissart et par Pétrarque, est venue éclaircir le portrait d’un homme insouciant et dépensier, dressé de lui ses contemporains. Dès lors, comment construit-on une légende ? Qui instruit ces procès à charge et à décharge ? Comment sont repris et réappropriés les modèles ? Ces questions renvoient à une expérience humaine collective qui débouche sur une proposition éthique. On peut penser ainsi aux Neuf Preux, parangons de l’idéal chevaleresque, ou à l’inverse, à Jean Sans Peur, devenu l’image même du traître ambitieux.

C’est donc sur ces questions que le séminaire invite à s’interroger, à la fois sur les figures du héros et du vilain comme constructions (comment ? Par qui ? Pourquoi ?), mais aussi dans la dialectique de cette confrontation (à quoi renvoie-t-elle ?).

Quelques axes d’études

– Comment certains personnages, historiques ou fictionnels, sont-ils héroïsés ou diabolisés ? Comment s’inscrivent-ils dans un axe bien/mal ?
– Question des variations diachroniques de ces figures : certains héros cessent de l’être (par oubli ou condamnation future) tandis que certains vilains sont réhabilités. Ils évoluent, on leur donne d’autres attributs en fonction des siècles, à la manière du roi Salomon, champion de justice et de sagesse dans la Bible qui devient au cours du Moyen Âge un personnage plus contrasté, un peu païen, un peu sorcier. La question peut se poser au sein d’une même tradition littéraire : Marc dans Tristan et Yseut passe ainsi de personnage faible et manipulé dans les versions en vers à véritable adversaire machiavélique dans les versions en prose.
– Le héros et le vilain comme outils d’édification : Qui s’en sert ? Comment sont-ils utilisés comme objets de discours (éducatif, politique… ) ?
– Comment des personnages historiques deviennent-ils des créatures fictionnelles, appelés à devenir des héros ou des vilains ? On peut penser à la figure de Charlemagne, mais les différentes matières de Rome, de France et même de Bretagne semblent regorger d’exemples.
– La dialectique héros et vilain renvoie-elle nécessairement à celle du bien et du mal dans les représentations artistiques (picturales ou littéraires) ? Comment cette opposition est-elle représentée ?

Conditions de soumission

Cet appel à communication s’adresse aux étudiants et étudiantes de master, de doctorat et aux jeunes chercheurs et chercheuses en études médiévales, quelle que soit leur discipline. Les propositions de communication, limitées à une demi-page, seront accompagnées d’une mention du sujet de mémoire et/ou de thèse du candidat. Elles devront être envoyées à Adriane Boussac, Nicolas Garnier et Tom Sadler à l’adresse herosetvilains@gmail.com avant le 24 février 2019, en vue d’une présentation de vingt-cinq minutes durant l’une des deux séances du séminaire, qui se tiendront le 19 avril et le 17 mai 2019, et d’une publication dans la revue de l’association (www.questes.revues.org).

A propos RMBLF

Réseau des médiévistes belges de langue française
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