Appel à contribution – Poésie et politique dans les mondes normands médiévaux (IXe-XIIIe siècle) / Poetry and Politics in the Viking and Norman Diasporas (Ninth-Thirteenth Centuries)

English version below

À la croisée des études littéraires et historiques, les rapports entre poésie et politique aux siècles centraux du Moyen Âge ont fait l’objet de nombreuses réflexions depuis que l’époque romantique a (re)découvert des œuvres qui, à l’instar du Beowulf, de la Chanson de Roland ou des textes de l’Edda poétique, ont été regardés comme les plus anciens « monuments » des nations européennes. Ainsi, dès la formation des études médiévales en Europe, des œuvres poétiques ont été lues comme autant d’attestations des valeurs et du génie politique de chacun des peuples qui leur auraient donné naissance ; tout au long du XIXe siècle et encore au siècle suivant, bien des philologues et historiens ont cherché à écrire une histoire des idées et des comportements politiques fondée sur la poésie.

Depuis lors, des approches bien plus variées ont permis de poursuivre l’exploration de ce thème. Pourtant, il faut bien reconnaître qu’à la différence des grands travaux historico-philologiques caractéristiques des premières générations de médiévistes, et malgré de belles exceptions, beaucoup d’études récentes sont restées confinées à un champ disciplinaire en particulier (histoire, littérature française, littérature latine, études scandinaves, etc.) ; bien souvent, le dialogue entre spécialistes reste encore à construire. C’est pourquoi un premier colloque, organisé à Caen en 2014 sur le thème « Autour de Serlon de Bayeux. La poésie en Normandie aux XIe-XIIe siècles », a permis de dresser un premier tableau de la production poétique latine en Normandie, Angleterre et Italie et de mieux connaître l’œuvre et la personnalité de Serlon en les mettant en regard avec celles de quelques autres poètes contemporains, qu’ils soient connus comme Dudon de Saint-Quentin ou négligés comme Raoul Tortaire. Il reste que l’étude de la poésie a souvent été menée dans le cadre de chacun des principaux domaines linguistiques médiévaux, les regards sur les autres langues étant habituellement peu développés : le dialogue entre la poésie latine et les corpus vernaculaires, mais aussi entre ces divers corpus, est donc très prometteur. Le colloque dont nous proposons la tenue cherchera ainsi à favoriser plus largement le dialogue entre les disciplines et à faire émerger des travaux envisageant les croisements entre littératures aux supports linguistiques variés dans des univers culturels et politiques connectés.

Les mondes normands médiévaux du IXe au XIIIe siècle présentent l’intérêt de couvrir plusieurs domaines linguistiques. On trouve en effet dans l’ensemble de ce que l’on appelle parfois les diasporas viking et normande – de l’Islande à la Sicile en passant par les îles Britanniques, la Scandinavie, l’Italie du Sud, la Rus’ kiévienne et une partie de l’Orient latin, la Normandie se trouvant en position charnière dans ce dispositif – un grand nombre de langues dans lesquelles de la poésie à dimension politique a été composée pendant les siècles que nous nous proposons d’étudier. Dans l’ensemble de ces mondes normands, les contextes diasporiques ont créé les conditions de transferts culturels, de lectures croisées et d’influences réciproques. Ainsi, à la cour du duc de Normandie Richard Ier et de son épouse Gunnor, les scaldes de tradition scandinave orale côtoyaient les poètes latins à la formation savante fondée sur l’écrit, et les uns comme les autres ont vraisemblablement pu assister à des manifestations orales en langue romane. De même, à la cour de Roger II de Sicile, les poètes de langue latine (et grecque) étaient en contact avec des poètes de langue arabe. De très nombreuses situations comparables ont pu exister à travers les diasporas viking et normande.

Les genres poétiques et les traditions de composition concernés sont certes nombreux et très variés, mais ils gagneront à être abordés ensemble. On mentionnera, sans aucune exclusive : les poèmes didactiques ou satiriques en latin ; la poésie héroïque ou épique en vieil anglais ou en ancien français, puis bien sûr le roman courtois ; la poésie scaldique en vieux norrois ; la poésie encomiastique galloise. On n’oubliera pas non plus que l’on trouve parfois mention de traditions de composition orale dans d’autres langues pour lesquelles, en particulier dans les deux premiers siècles étudiés, les attestations écrites font le plus souvent défaut. À côté de quelques grandes œuvres en vers ou prosimètres qui s’imposent tout de suite à notre attention –pensons, là encore sans exclusive, au De moribus de Dudon, à l’Encomium Emmae Reginae, au Draco Normannicus d’Étienne de Rouen, à la Geste de Robert Guiscard de Guillaume de Pouille, au Roman de Rou de Wace ou encore aux poèmes scaldiques composés en l’honneur de Cnut le Grand – l’étude de fragments poétiques parfois très ténus, mais dont la dimension politique est cruciale, fera donc pleinement partie des objectifs du colloque.

Lors de ce colloque, les rapports entre poésie et politique pourront être envisagés à travers trois optiques différentes qui, bien entendu, peuvent se combiner. La poésie peut d’abord être placée et étudiée dans son contexte politique. Certains textes, en particulier les poèmes de circonstance (par exemple ceux qui ont une dimension encomiastique ou satirique), éclairent les jeux de pouvoir du moment, mais la compréhension de leur contenu peut aussi être facilitée par l’étude du contexte. L’historien ne saurait certes que peu de choses sur la bataille de Brunanburh sans le poème en vieil anglais inséré dans la Chronique anglo-saxonne, mais sa rhétorique nous resterait opaque en l’absence d’une contextualisation précise. Il arrive de fait que, le contexte politique étant obscur, le sens même des vers reste énigmatique, comme quand Serlon, chanoine de Bayeux, dénonce l’interdit qui frappe les fils de prêtre, tout comme l’abus de pouvoir de l’abbé de Saint-Étienne de Caen, ou lorsque Garnier de Rouen veut défendre son maître contre l’attaque du moine F… du Mont-Saint-Michel. Mais si la poésie peut effectivement se faire source de l’histoire politique la plus événementielle, voire de l’histoire-bataille, elle appelle un traitement critique spécifique qui tient compte du genre et des techniques qui sont les siennes : des « poèmes de conquête » comme le Carmen de Hastingae proelio de l’évêque Gui d’Amiens, la Chanson de Dermot et du comte ou les Gesta Tancredi de Raoul de Caen ont pu tour à tour être considérés comme des sources précieuses ou se voir disqualifiés comme des visions « purement poétiques ».

Par ailleurs, la poésie peut véhiculer des messages à portée plus large, être le reflet de valeurs politiques ou promouvoir une certaine représentation des rapports entre les pouvoirs, voire une idéologie articulée. L’un des cas les plus évidents est celui des poèmes qui ont vocation à servir de miroirs au prince ou qui ont été utilisés comme tels. Plus largement, la poésie didactique ou gnomique est habituellement porteuse de messages où morale et politique se confondent : ceci est valable pour la Rígsþula comme pour l’Urbanus magnus de Daniel de Beccles. Un autre cas intéressant est constitué par les œuvres qui, dans le contexte de la réforme grégorienne, visent à défendre une approche de la relation entre pouvoirs temporel et spirituel, ou encore entre clergés séculier et régulier, comme le poème louant les vertus du mariage légitime par Geoffroi Malaterra ou celui de Serlon de Bayeux, pour qui la femme ne peut faire de meilleur choix que de prendre le voile. Un troisième exemple est celui de la poésie religieuse et plus spécifiquement hagiographique, qui a souvent été patronnée par des hommes ou des femmes de rang princier : leur piété est exaltée par les poètes qui offrent ainsi, en particulier dans leurs préfaces et dédicaces, un portrait du souverain chrétien. Par exemple, l’évêque Odon de Bayeux puis sa nièce la comtesse Adèle de Blois ont tous deux exercé un patronage que plusieurs travaux ont déjà mis en lumière.

Enfin, si la poésie a pu être utilisée comme un outil de la politique, les rapports de pouvoir ont aussi pu fournir l’occasion, et parfois le prétexte, de la composition poétique. La question souvent posée par les historiens de l’instrumentalisation du travail du poète par les puissants ne doit donc pas cacher celle de la légitimation par elle-même, voire de l’autonomie de la poésie, y compris dans le cas de poèmes identifiés comme de circonstance ; il convient donc d’évaluer la juste place du politique dans le poétique, et vice versa. C’est pourquoi l’étude des publics et auditoires visés ou atteints par les textes, de leur sensibilité plus ou moins grande aux enjeux politiques ou esthétiques, sera au cœur de ce troisième volet. Dans ce cadre, on pourra aussi s’interroger sur les motivations qui ont poussé certains auteurs, qu’on hésite parfois à qualifier de poètes ou d’historiographes, à choisir le genre ou la langue poétique et à poser ainsi la question des rapports entre poésie, histoire et politique. Mais que l’on envisage l’étude du point de vue des auteurs ou des publics, les œuvres prosimétriques constituent un lieu privilégié de cette réflexion : si le passage de la prose à la poésie permet de parler politique autrement, les raisons d’un tel choix s’éclairent d’un jour singulier quand ce passage se fait au sein d’une même œuvre ou d’une même performance. Il convient aussi d’étudier les réécritures en vers de textes en prose, fréquentes dans l’hagiographie, mais aussi l’insertion de poèmes préexistants dans une narration en prose, pratique commune des auteurs de sagas islandaises.

Le colloque aura lieu du 29 septembre au 3 octobre 2021 au Centre culturel international de Cerisy-la-Salle. Les propositions de communication devront être soumises sous la forme d’un titre et d’un résumé (500 mots maximum) accompagnés d’un bref CV (une page maximum) ; elles seront envoyées aux organisateurs, Marie-Agnès Lucas-Avenel (marie-agnes.avenel@unicaen.fr), Laurence Mathey-Maille (laurence.mathey@univ-lehavre.fr) et Alban Gautier (alban.gautier@unicaen.fr) avant le 30 avril 2020. En dehors des études monographiques qui paraîtront incontournables ou novatrices, nous privilégierons les propositions de communication qui, au sein des mondes normands médiévaux, permettront de croiser des regards sur des aires culturelles et sur des entités politiques variées, ou qui proposeront de discuter les rapports entre des textes écrits dans des langues différentes.

Poetry and Politics in the Viking and Norman Diasporas (Ninth-Thirteenth Centuries)

At the meeting-point of literary and historical studies, the relationships between poetry and politics in the core centuries of the Middle Ages have already been the object of much scholarly work. In the Romantic period, works like Beowulf, the Chanson de Roland and the Poetic Edda were rediscovered and immediately identified as the earliest “monuments” of European nations: at their very beginning, medieval studies usually read a number of poetical works as outstanding manifestations of the values and political genius of singular peoples which supposedly created them. And all along the nineteenth century and even into the twentieth, many philologists and historians tried to make use of poetical works in order to write a history of political ideas and behaviours.
Since then, many approaches have allowed us to go on exploring those topics. Nevertheless, it must be said that, as opposed to the great historical-philological works of the first generations of medievalists, and even if there are important exceptions, many recent studies have been confined to one disciplinary field: history, French literature, Latin literature, Scandinavian studies, etc.: most of the time, a real dialogue between specialists of those fields remains to be built. This is why a first conference was held in Caen in 2014 on the subject “Around Serlo of Bayeux: Poetry in Normandy in the Eleventh and Twelfth Century”: it allowed us to chart a preliminary vision of Latin poetry in Normandy, England and Southern Italy and to attain a better understanding of Serlo’s personality through comparison with other contemporary poets – famous ones like Dudo of Saint-Quentin or more neglected ones such as Raoul Tortaire. Yet, it remains that the study of poetry has often been conducted within the frame of each particular linguistic domain, without much comparison with works composed in other languages: the dialogue between Latin and vernacular poetry, as well as between different vernacular poetic corpuses, is a promising direction for research. This future conference will aim to encourage a wider dialogue between various disciplinary fields, so that new scholarly work emerges, at the crossroads of literatures composed in different languages in connected cultural and political worlds.

In French, the “worlds of Northmen and Normans” may equally be called “mondes normands médiévaux”, playing on the polysemy of the word “normand, which allows us to unite the Viking and Norman diasporas under a single label: indeed, Normandy finds itself in a pivotal position between diasporic cultural worlds which connect Iceland to Sicily through Britain, Ireland and Scandinavia, Southern Italy, Kievan Rus’ and parts of the Crusader lands. These worlds cover many linguistic areas where diasporic contexts created the conditions for cultural transfers, textual exchanges and mutual influences; they can be treated as a useful field for the explorations of the topics mentioned above. For instance, around Duke Richard I and his wife Gunnor, scalds in the Scandinavian oral tradition could rub shoulders with Latin poets whose training rested in the study of written classics, while all of them had to opportunity to attend Romance poetic performances. Similarly, at the court of Roger II of Sicily, poets composing in Latin (or Greek) were in contact with others whose main medium was Arabic. Many analogous situations would have existed in the Viking and Norman diasporas.

The poetic genres and traditions of composition which may be the subject of contributions are indeed numerous and varied, but we believe it is relevant to consider them together. We may mention didactic and satirical poems in Latin; heroic or epic poetry in Old English or Old French, as well as “roman courtois”; scaldic poetry in Old Norse; encomiastic Welsh poetry; etc. The list is by no means exclusive, neither will we neglect those texts that let us know of oral composition in languages for which, particularly in the first two centuries under scrutiny, written testimonies are scarce. A few landmark poetic or prosimetric works will of course hold our attention: let us think – and here again the list is not closed – of Dudo’s De moribus, the Encomium Emmae Reginae, Stephen of Rouen’s Draco Normannicus, William of Apulia’s Gesta Roberti Wiscardi, Wace’s Roman de Rou, or the Knútsdrápur corpus. But this conference will also consider those sometimes very tenuous poetic fragments whose political dimension is no less crucial.

Our conference will consider the relationships between poetry and politics through three main approaches – of course, combining them when it appears necessary.

Firstly, poetry may be placed and studied in its political context(s). Some works, particularly poems of circumstances (e.g. with a satirical or encomiastic dimension) can illuminate the specific powers games of the moment; on the other hand, a sound study of their context is indispensable if we are to understand them. No historian would be able to say much about the battle of Brunanburh without considering the Old English poem inserted in the Anglo-Saxon Chronicle; conversely, without precise contextualisation, its rhetoric would remain opaque to literary scholars. It happens even sometimes that, the political context being obscure, the very meaning of the lines remains an enigma: for example, when Serlo of Bayeux raged against the interdict which hit priests’ sons or against abuse of power on the part of the abbot of St Stephen of Caen, or when Garnier of Rouen wrote in defence of his master against one monk “F.” from Mont-Saint-Michel. Yet, if poetry may indeed become a source for political history of the most factual kind, and even for the reconstruction of mere sequences of political and military events, it demands a treatment that takes into account the specificities of its genres and techniques of composition: “conquest poems” such as Bishop Guy of Amiens’s Carmen de Hastingae proelio, the Song of Dermot and the Earl or Raoul of Caen’s Gesta Tancredi have indeed been either treated as priceless historical sources or rejected as “purely poetic” visions.

Secondly, poetry may convey wider political messages, reflecting political values or promoting particular representations of relations between existing powers, or even a full-fledged ideology. One of the most obvious cases it that of poems which have been composed as mirrors of princes, or which have been read as such. For instance, didactic and gnomic poetry is particularly prone to convey messages in which ethics and politics converge: this is as true of Rígsþula as of Daniel of Beccles’s Urbanus magnus. Another interesting case lies in works which, in the context of the Gregorian Reform, aim to defend one particular approach of the relation between temporal and spiritual powers, or between secular and regular clergy: that is the case with Geoffrey Malaterra’s poem on the virtues of legitimate marriage, or with Serlo of Bayeux’s opinion that there is no better choice for women than becoming a nun. A third case would be that of religious, and more specifically hagiographical poetry, often sponsored by men and women of princely rank: poets may emphasize their piety, particularly in prefatory and dedicatory poems, creating idealized portraits of Christian rulers. For example, previous work has already highlighted the fact that both Bishop Odo of Bayeux and his niece Adela of Blois sponsored works of religious poetry.

Thirdly, if poetry has sometimes been used as a tool for politics, relations of power have also supplied occasions, and even pretexts, for poetical composition. Historians have often shown how the elite could harness the poet’s work to their own power games, but that should not hide the fact that poetry may have its own legitimacy, and a real degree of autonomy, even in poems labelled as circumstantial. In that respect, the study of audiences aimed at or effectively reached by poems, along with the poets’ degree of sensitivity to either political or aesthetic issues, is at the heart of this third aspect. We should also question the motivations which drove authors, whose characterization as poets or historians is not always clear-cut, to choose poetic genres or discourse: the borders between politics, history and poetry will be under scrutiny. Whether considered from the point of view of authors or from that of audiences, prosimetric works are a useful vantage point here: clearly, choosing prose or poetry means talking politics differently, but concentrating on sources where the switching takes place within the same work or performance may shed a singular light on the precise reasons for such a choice. Similarly, it may be interesting to consider verse rewritings of prose works (they are frequent, for example, in the field of hagiography), or the insertion of pre-existing poems into a prose narrative (a common practice in Icelandic sagas).

The conference will be held from 29 September to 3 October 2021 at the Centre culturel international de Cerisy-la-Salle (Normandy). Proposals for papers – a title and abstract (no more than 500 words), along with a short CV (no more than one page) – should be sent to the organizers, Marie-Agnès Lucas-Avenel (marie-agnes.avenel@unicaen.fr), Laurence Mathey-Maille (laurence.mathey@univ-lehavre.fr) and Alban Gautier (alban.gautier@unicaen.fr), before 30 April 2020. Apart from some monographic studies which may be seen as essential, we will favour papers which, within Viking and Norman diasporas, aim to compare situations in several cultural areas or polities, or to discuss the relations between texts written in different languages.

A propos RMBLF

Réseau des médiévistes belges de langue française
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