Appel à contribution – Le Moyen Âge des sciences sociales / The Middle Ages of the Social Sciences

Date limite de réception des propositions : 1er février 2021
English version below

Au tournant du XVIIIe et du XIXe siècle, le « Moyen Âge », comme notion et comme période, est devenu une référence centrale des savoirs historiques européens. Le processus de temporalisation conduisant les sociétés à se penser désormais explicitement comme « modernes » a parallèlement engendré une figure historique de l’altérité, cet âge « moyen » esquissé par les penseurs de la Renaissance pour désigner le millénaire qui les séparait de l’Antiquité. Dans la perspective d’un temps orienté vers le progrès par la Révolution et l’industrialisation, cette définition était négative, mais le romantisme et les Anti-Lumières en ont simultanément fait l’emblème d’un paradis perdu, celui d’un monde chrétien et solidaire. Ce Moyen Âge imaginaire, aux profondes résonances artistiques et littéraires, a aussi pris place dans la grande réorganisation des savoirs qui s’est déroulée durant tout le siècle, conduisant à la naissance du système moderne des disciplines au XIXe siècle.

En histoire, dans les études littéraires, en linguistique et en philosophie, l’étude du Moyen Âge a alors été profondément renouvelée. La constitution de la médiévistique en savoir, la progressive entrée à l’université de ses diverses sous-disciplines, la création de revues dédiées aux mondes médiévaux, la fondation de sociétés pour l’étude du Moyen Âge et l’organisation de congrès internationaux se sont alors jouées sur deux fronts au moins. La promotion par l’Église catholique d’un Moyen Âge moral et scientifique, que le pape Léon XIII a sanctionnée le 4 août 1879 par la lettre encyclique Aeterni patris « sur la philosophie chrétienne », s’inscrit dans un mouvement social et intellectuel vaste de réhabilitation de la pensée médiévale. Le philosophe et prêtre catholique Franz Brentano, dont Edmund Husserl et Sigmund Freud ont suivi les cours à l’université de Vienne, convoquait par exemple le réalisme de Thomas d’Aquin pour renouveler la philosophie de langue allemande, gangrenée par le spiritualisme moderne.

Sur un deuxième front, les études médiévales constituées au XIXe siècle ont été mises au défi par l’intérêt croissant pour le Moyen Âge dont témoignaient des savoirs universitaires récemment constitués, notamment la sociologie, la nouvelle anthropologie et la science politique, des entreprises dont les orientations conservatrices ont parfois été sous-estimées. Chez Marcel Mauss, Émile Durkheim, Max Weber, Ferdinand Tönnies ou encore Georg Simmel, le Moyen Âge présente un terrain d’expérimentation et un négatif de la modernité1. L’intérêt pour la religion définie comme système d’interprétation et fait social total, ainsi que la distinction structurante entre la société (Gesellschaft), moderne, et la communauté (Gemeinschaft), primitive ou médiévale, ont contribué à faire du Moyen Âge, envisagé comme religieux, communautariste et corporatiste, un objet anthropologique et sociologique.

Des sciences historiques à la psychanalyse, les sciences sociales et de l’homme ont été irriguées par le Moyen Âge mais aussi par les savoirs modernes constitués à propos de lui dès la fin du xixe siècle. Leurs textes, leurs objets, leurs agendas sociopolitiques et leurs élaborations méthodologiques ont circulé hors du champ des études médiévales proprement dites. Réciproquement, la médiévistique a été renouvelée, au xxe siècle, par les sciences sociales, en particulier l’anthropologie. La nébuleuse médiéviste qui se formait autour des Annales et l’histoire des mentalités en fournissent des exemples éclatants.

Ce numéro de la Revue d’histoire des sciences humaines veut proposer une série d’enquêtes sur des usages spécifiques de la référence médiévale dans les sciences sociales au XXe siècle, qu’elle soit issue d’une fréquentation documentée du Moyen Âge, d’outils élaborés par la médiévistique (pour aborder la matérialité des manuscrits, l’histoire orale, l’écriture avant l’imprimerie, les circulations de savoirs) ou encore de médiations culturelles complexes, par exemple à travers la religion ou la littérature. Ces usages peuvent être étudiés à partir de trajectoires socio-intellectuelles individuelles ou d’entreprises collectives, au travers d’institutions en un sens large qui comprennent les écoles, les écoles de pensée, les revues ainsi que d’autres stratégies éditoriales et de communication des savoirs. Le terrain d’enquête s’étend de la théorie des médias à la psychanalyse, en passant par la sociologie, l’histoire, l’anthropologie, l’histoire des sciences, l’histoire de l’art et la philosophie.

Considérons quelques illustrations. Avec Panofsky, Ruskin et Warburg, le Moyen Âge s’est imposé comme un terrain emblématique de l’histoire de l’art. En 1923, seize ans avant ses travaux sur la physique de Galilée, Alexandre Koyré publiait une étude sur Saint Anselme2. Plus tard, sa lecture critique de Pierre Duhem, qui situait la naissance de la science au Moyen Âge, informera ses élaborations méthodologiques3. Avant de devenir le spécialiste des discours et de la narrativité historiographiques, l’historien américain Hayden White était un médiéviste classique. Dans les archives vaticanes, il a travaillé à sa thèse de doctorat sur le grand schisme papal de 1130. Dans les années 1950-1960, il publiait une série d’essais sur Bernard de Clairvaux, Pontius de Cluny et la curie romaine4. Même dans des disciplines dont le canon était depuis longtemps dominé par l’antiquité et la modernité, comme la philosophie universitaire allemande, le Moyen Âge devint un objet possible pour l’obtention des grades au xxe siècle. Pour sujet de sa thèse d’habilitation, Martin Heidegger n’a choisi ni un texte antique, ni une œuvre moderne, mais un traité Sur les modes de signifier qu’il pensait être du franciscain Jean Duns Scot (autour de 1300)5.

L’élaboration de la théorie des médias et de la communication par Marshall McLuhan et son cercle permet d’illustrer la variété des modalités d’information des SHS par la médiévistique et de donner un exemple du type d’études que nous sollicitons. McLuhan a consacré la majeure partie de sa thèse de doctorat, soutenue en 1943, à la tradition grammaticale médiévale6. Dans sa constellation socio-intellectuelle, par exemple chez son élève le plus célèbre, le jésuite Walter J. Ong, le manuscrit médiéval sert de témoin emblématique du passage d’un monde sensoriel à un autre : celui de l’oral et de l’audition à celui de la vision. Dans la Galaxie Gutenberg de McLuhan, la scolastique médiévale marque le début d’un processus qui aboutit à l’empire moderne de l’écrit. Le village global contemporain, le monde à nouveau multi-sensoriel des médias électroniques, est défini au moyen d’un adage tiré d’une œuvre latine du xiie siècle (le Livre des 24 philosophes) : une sphère dont le centre est partout et la circonférence nulle part7. Or McLuhan, converti au catholicisme en 1937, a dit son admiration pour Étienne Gilson, qui avait contribué à faire de la Librairie J. Vrin, à Paris, un vivier de la médiévistique et qui avait fondé le Pontifical Institute of Medieval Studies (PIMS) à Toronto en 1929. De 1950 à 1973, Gilson était professeur à Toronto, au PIMS. Le PIMS et sa revue lancée en 1939 (Medieval Studies), les cours de Gilson, l’enseignement littéraire de McLuhan, ses travaux avec Carpenter, Innis et Havelock, puis le Centre for Culture and Technology créé pour lui en 1963 à l’université de Toronto furent autant de lieux à travers lesquels la médiévistique a pu rencontrer et irriguer une discipline nouvelle, la théorie des médias.

Nous invitons les acteurs des différentes disciplines des SHS (comprenant, entre autres, la psychanalyse, la sociologie, l’anthropologie historique, l’histoire, l’histoire des savoirs et de sciences, l’histoire de l’art, la philosophie) à contribuer à ce numéro soit par une étude de cas, soit par une réflexion à portée méthodologique ou épistémologique plus vaste sur leur savoir et leurs pratiques scientifiques envisagés dans une perspective historique. Nous aimerions privilégier les approches plurielles, qui inscrivent des objets matériels ou intellectuels dans une histoire des institutions, des idées et des pratiques savantes. Cependant, la méthode étant elle-même le produit de pratiques disciplinaires spécifiques, elle demeure libre. L’enjeu méthodologique de ce numéro est aussi de déployer une variété d’approches. Son objectif est de mettre en évidence un aspect particulier de la critique de la modernité par les sciences sociales, un dispositif différent de ceux qui sont élaborés par les critiques des Lumières. À partir de Horkheimer et Adorno, la contestation de l’héritage des Lumières fut souvent frontale, car les Lumières étaient pensées dans un rapport de continuité avec le XXe siècle. Par contraste, le Moyen Âge, objet vitrifié sous le regard de ses spécialistes, n’avait pas à être rejeté ou défendu. Pourtant, la constitution du Moyen Âge par une modernité qui s’était affirmée en se démarquant de lui s’est accompagnée d’un processus dialectique par lequel cette même période s’est trouvée jouer un rôle paradoxal au XXe siècle : elle a été le moyen d’une critique de la modernité par le savoir réflexif qui la caractérise le mieux, les sciences sociales.

Consignes

Des propositions d’article (3 000 signes maximum), en anglais ou en français, sont à envoyer avant le 1er février 2021 aux deux adresses suivantes : etienne.anheim@ehess.fr, catherine.koenig-pralong@ehess.fr.

Les articles seront ensuite à envoyer, aux mêmes adresses électroniques, avant le 1er janvier 2022.

La revue publie des articles en anglais et en français, de 40 000 à 60 000 signes (espaces comprises).

Les consignes éditoriales sont disponibles sur le site de la revue : https://journals.openedition.org/rhsh/1273.

The Middle Ages of the Social Sciences

At the turn of the nineteenth century, the Middle Ages, both as a concept and as a period, became a point of reference for the historical sciences. The process of periodization through which European societies conceived themselves as “modern” produced an historical representation of alterity: the “middle” age that Renaissance thinkers conceived as the millennium separating them from Antiquity. In a temporal framework that was oriented towards the Revolution and industrialization, the Middles Ages were conceived of negatively. However, Romanticism and the Anti-Enlightenment singled them out as an emblem of a lost paradise, that is, a united, Christian society. These imagined Middles Ages, fleshed out by arts and literature, played a significant role in the reorganization of the sciences that took place over the nineteenth century, giving rise to the modern system of disciplines.

In history, literary studies, linguistics and philosophy, medieval studies were deeply renewed. Scientific endeavors in medieval studies gave rise to the gradual integration of medieval disciplines into the university, the creation of journals and the establishment of societies dedicated to the study of the Middle Ages, as well as the organization of international congresses. These undertakings played out on two fronts. First, the Catholic Church promoted the Middle Ages both as a moral and a scientific age. On August 4, 1879, in the encyclical Aeterni patris, Leo XIII defended the value of “Christian philosophy” for modern societies. He thereby expressed a broad intellectual and social trend towards the rehabilitation of medieval thought. In his lessons at the University of Vienna, which were attended by Edmund Husserl and Sigmund Freud, the Catholic philosopher Franz Brentano mobilized Thomas Aquinas’ realism in order to renew German philosophy, which he considered corrupted by modern spiritualism.

On a second front, the medieval studies that had been institutionalized in the nineteenth century were challenged by the growing interest in the Middle Ages showed by practitioners of new university disciplines, notably sociology, historical anthropology and political science—intellectual endeavors that were not deprived of conservative agendas. To the eyes of Marcel Mauss, Émile Durkheim, Max Weber, Ferdinand Tönnies, and Georg Simmel, the Middle Ages, seen as the flipside of modernity, provided a field for experimentation.1 The interest in religion defined as an interpretation system and a “total social fact”, on the one hand, and, on the other, the foundational distinction between modern society (Gesellschaft) and primitive or medieval community (Gemeinschaft) made the Middle Ages, seen as religious, communitarian and corporatist, a core issue in anthropology and sociology.

The Middle Ages have nourished the social sciences and humanities (SSH), from history to psychoanalysis, both directly and through the modern sciences that resulted from their study. Indeed, from the end of the nineteenth century onwards, writings, topics, sociopolitical agendas, and methodological endeavors from medieval studies circulated outside the field. Conversely, the social sciences, especially anthropology, in the twentieth century renewed these studies. The constellation of medievalists that formed around the Annales and the ‘histoire des mentalités’ provides a paradigmatic example of this phenomenon.

The present issue of the Revue d’histoire des sciences humaines intends to gather inquiries into specific uses of the Middle Ages in twentieth century social sciences. The reference to the Middle Ages may result from a scholarly acquaintance with the medieval world, as well as from tools forged by medieval studies in order to address the materiality of manuscripts, oral history, writing before printing, or circulation of knowledge. Alternatively, it may be correlated with intricate cultural mediations, for example through religion or literature. These uses can be studied in individual socio-intellectual trajectories or collective undertakings, via institutions in a broad sense, comprising schools, ‘schools of thought’, journals, as well as other editorial and knowledge dissemination strategies. The issue’s scope includes media theory, psychoanalysis, sociology, anthropology, science studies, art history, and philosophy.

Let us consider a few examples. In Panofsky’s, Ruskin’s and Warburg’s oeuvres, the Middle Ages became an emblematic terrain of art history. In 1923, sixteen years before his writings on Galileo’s physics, Alexandre Koyré published a study on Saint Anselm.2 Some years later, he challenged Pierre Duhem’s interpretation according to which modern science was born in the Middle Ages; that criticism played a significant role in Koyré’s own epistemology.3 Before becoming a specialist in historiographical discourse and narrativity, the American historian Hayden White was a classical medievalist. In the Vatican Archives, he worked on his PhD thesis dealing with the great papal schism of 1130. Between 1950 and 1960, he published studies on Bernard of Clairvaux, Pontius of Cluny and the Papal Curia.4 Even in disciplines with canons oriented towards antiquity and modernity, like German university philosophy, the Middle Ages could be a topic for obtaining degrees in the twentieth century. For his habilitation thesis, Martin Heidegger chose neither an ancient text nor a modern author, but a treatise On the ways of signifying that he falsely attributed to the Franciscan John Duns Scotus (around 1300).5

The way Marshall McLuhan and his circle elaborated media and communication theory illustrates the various modes according to which medieval studies have shaped the SSH, as well as the kind of papers we are calling for. McLuhan dedicated most of his PhD thesis, which he defended in 1943, to the tradition of medieval grammar.6 In his socio-intellectual constellation, for instance in his most famous disciple, the Jesuit Walter J. Ong, the medieval manuscript embodies the passage from a sensory world to another, from orality and audition to vision. In The Gutenberg Galaxy, McLuhan considers medieval scholasticism as the beginning of a process that culminates in the modern empire of writing. As for the contemporary global village, a world of electronic media that is again multisensorial, it is defined by the means of a sentence taken from a twelfth century Latin work (the Book of the Twenty-Four Philosophers): a sphere whose center is everywhere and whose circumference is nowhere.7 Yet, McLuhan converted to Catholicism in 1937 and was an admirer of Étienne Gilson, who had contributed to promoting the publishing house J. Vrin, in Paris, as a hub for medieval studies. Furthermore, in 1929 Gilson founded the Pontifical Institute of Medieval Studies (PIMS) in Toronto. From 1950 to 1973, he was a professor at PIMS. That institute, its journal (Medieval Studies, launched in 1939), Gilson’s courses, McLuhan’s teaching in literature studies, his exchanges with Carpenter, Innis and Havelock, as well as the Centre for Culture and Technology created for him in 1963 at the University of Toronto, were the places through which medieval studies met and nourished a new discipline, Media Theory.

We would like to invite the practitioners of the various disciplines of the SSH (psychoanalysis, sociology, historical anthropology, history, the history of science and knowledge, art history, and philosophy, among others) to contribute to this issue of the RHSH either with a case study, or with a broader methodological or epistemological reflection on their scientific and knowledge practices envisioned from an historical point of view. We would like to favor multifaceted approaches that situate material or intellectual objects in the history of institutions, ideas and scholarly practices. Nevertheless, as method is itself the product of specific disciplinary practices, we will not restrict submissions in this way. This journal issue also aims at embracing a range of different approaches. It intends to highlight how the SSH have challenged modernity, and how this challenge is very different from that raised by the critics of the Enlightenment. From Horkheimer and Adorno onwards, the criticism of the legacy of the Enlightenment often took the form of a frontal assault, since it assumed continuity from the Enlightened Society to the twentieth century. In contrast, the Middle Ages, a vitrified object under the gaze of its specialists, did not have to be rejected or defended. However, the invention of the Middle Ages by a modernity that had distinguished itself from them involved a dialectical process in which the Middle Ages played a paradoxical role: in the twentieth century, the Middle Ages were used to challenge modernity through the the very sciences that embodied modern reflexivity, that is, the SSH.

Instructions for authors

Article proposals (3000 characters maximum), in English or French, should be sent by February 1st, 2021 to the following addresses: etienne.anheim@ehess.fr, catherine.koenig-pralong@ehess.fr

The papers should be sent to the same addresses, by January 1st, 2022.

The journal accepts articles in English and French, from 40,000 to 60,000 characters (spaces included).

Instructions for authors can be found here: https://journals.openedition.org/rhsh/1273.

Source : Revue d’Histoire des Sciences humaines

A propos RMBLF

Réseau des médiévistes belges de langue française
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